InterviewG4E. Cyril Jeunechamp : “Bordeaux a toujours été mon club de cœur, ça ne s’est jamais fait, c’est un regret”

Ancien joueur défenseur de Rennes, Montpellier et Auxerre pour ne citer que ces clubs, Cyril Jeunechamp comptabilise 386 matches en Ligue 1 et Division 1, puisqu’il a connu l’appellation Division 1, sur les 445 matches que compte sa carrière. Carrière au cours de laquelle il a inscrit 20 buts. Joueur qui a marqué par sa longévité, il n’a arrêté sa carrière de joueur qu’à 38 ans, il aura joué en professionnel de 1994 à 2015. 21 ans de carrière où il a connu quelques finales de coupe mais aussi deux titres comme ceux acquis avec l’AJ Auxerre en 1997 (coupe Intertoto) ou encore avec Montpellier, titre de champion de France. Après la rencontre des Girondins face à Rennes, il nous a accordé quelques mots sur le club au scapulaire qu’il a affronté plusieurs fois à l’époque et qu’il a failli rejoindre également à plusieurs reprises. Mais il nous livre également son œil d’entraineur sur sa vision du métier. Nous ne vous faisons pas languir plus longtemps. Régalez-vous, comme nous nous sommes régalés. Interview.

Si notre mémoire ne nous fait pas défaut, vous avez été annoncé, tout au long de votre longue carrière, pas moins de deux-trois fois aux Girondins de Bordeaux. Vous souvenez-vous de ça, et était-ce vrai ?

« C’est vrai, il y avait même des contacts assez précis. A l’époque, c’était Elie Baup le coach. Les joueurs que je devais remplacer devaient partir et à chaque fois, il y en avait un qui n’était pas parti. Cela avait un peu compliqué la situation. Sinon, à deux reprises, deux ans de suite, j’aurais pu signer aux Girondins ».

 

Est-ce que cela vous aurait plu de porter ce maillot ?

« Ah oui, carrément ! Bordeaux a toujours été le club que j’ai suivi étant petit. A l’époque des finales de Coupe de France, avec Alain Giresse et d’autres. Cela a toujours été mon club de cœur. Pourquoi ? Je ne sais pas, j’aimais bien. J’aurais bien aimé y jouer un jour, malheureusement cela ne s’est jamais fait. Cela reste un regret ».

 

Vous étiez dans une période où il y avait beaucoup de joueurs de caractère, que ce soit vous, mais également à Bordeaux Cyril Rool, David Jemmali, Matthieu Chalmé, ou encore Franck Jurietti. Vous auriez aimé évoluer avec ces joueurs ?

« C’est clair que j’aurais aimé, il y avait même Michel Pavon. Quand j’ai commencé, Michel jouait encore. J’aurais bien aimé évoluer avec des joueurs comme ça. Le club dégageait un truc à l’époque, un club structuré, avec chaque année soit la Coupe d’Europe soit la Ligue des Champions. Il y avait toujours quelque chose au bout. Bordeaux cela représente toujours un grand club français avec une grande histoire derrière lui. Évoluer avec des joueurs comme ça, bien sûr que cela m’aurait plu ».

 

Cyril Jeunechamp
Photo MHSC

 

Aujourd’hui, dans le football moderne, l’on parle justement dans de très nombreuses équipes, pour ne pas dire toutes, d’un manque de joueurs de caractère. Êtes-vous d’accord avez ça ?

« Je ne vais pas vous dire le contraire car j’étais moi-même un joueur de caractère (rires). Je ne vais pas aller à contre-sens de mon opinion, donc oui. Ce sont les présidents, les politiques qui causent cela, où l’on veut des joueurs qui ne la ramène pas trop, des joueurs un peu lisses. Il y a des entraîneurs qui préfèrent avoir des joueurs de caractère, justement pour s’affirmer et pour que cela serve dans les moments difficiles dans un rôle de relais. Des joueurs de caractère dans les équipes, il n’y en a plus beaucoup. C’est le football qui a évolué aussi, il faut essayer d’avancer avec. Si on demande à des entraîneurs, je pense qu’ils sont pour avoir des joueurs de caractère dans leur équipe. Pas beaucoup mais au moins deux ou trois, c’est quand même bien ».

 

On a plusieurs images en tête de vous face à Bordeaux. D’abord ce tacle sur Wendel de 2008 avec Nice qui vous voudra un carton rouge. Il y a eu aussi un autre carton rouge lors de la dernière journée face à Montpellier en 2011 (2 jaunes). Vous souvenez-vous de ces expulsions ?

« Je m’en souviens très bien. Surtout le contact avec Wendel. Si on regarde bien l’action, je ne le touche pas beaucoup, c’est plus l’intention d’arriver fort. Comme il aimait bien se jeter, il en a rajouté un peu plus. C’est plus l’engagement que je mets dans l’action qui est plus spectaculaire qu’autre chose. Il a pas mal roulé, et deux minutes après il était debout pour continuer. Cela fait partie du jeu, c’était aussi à moi de gérer cet engagement, loin du but et pas forcément nécessaire ».

 

Vous avez connu les deux derniers titres des Girondins de Bordeaux. D’abord en 1998-1999 quand vous évoluiez à Auxerre, puis en 2008-2009 lorsque vous étiez à Montpellier. Que gardez-vous comme souvenirs de ces deux équipes ?

« Je me souviens surtout du titre de Laurent Blanc, où ils avaient marché sur l’eau cette année-là. Je me rappelle de Yoann (Gourcuff) qui avait fait une saison sensationnelle. Marouane (Chamakh) avait été exceptionnel. Derrière c’était aussi très solide. C’est surtout cette année-là qui revient dans mes souvenirs ».

 

René Girard

 

Vous avez bien connu René Girard, que vous considériez comme un père. Il était d’ailleurs un peu (beaucoup) à votre image sur le terrain. Quel regard portez-vous sur le fait qu’une équipe en France ne lui redonne sa chance – lui qui a déjà prouvé à ce niveau – vous qui êtes maintenant entraîneur ?

« Je trouve ça très dommageable que même les Girondins n’aient pas fait appel à lui une seule fois. C’est quelqu’un de la maison, il connait très bien le club, l’environnement. En France, on aime beaucoup juger sur l’apparence, sur ce que l’on dégage, et sur ce que les journalistes veulent bien faire voir.  Les dirigeants n’ont jamais osé faire appel à René. Quand on voit ce qu’il a fait à Montpellier, avec une équipe pas faite pour remporter le championnat… Cela veut dire que ses qualités ne sont pas remises en cause, au contraire. Il a vraiment fait du très très bon travail avec nous pendant 4 ans. Toutes les années, il y a eu quelque chose. La première où on remonte, on finit cinquième. La deuxième année, on fait la Coupe d’Europe et la finale de la Coupe de la Ligue. Après on est Champion, et avec la Ligue des Champions. Je trouve dommageable que les Girondins, ou même un autre club, n’aient pas fait appel à René ».

 

D’ailleurs, à chaque changement d’entraineur à Bordeaux, l’on parle souvenir de lui – et on sait que ce serait quelque chose qu’il aimerait – mais malheureusement, cela ne va pas plus loin que l’annonce de son nom dans la presse…

« C’est clair. Il a tellement passé de bons moments dans cet environnement, dans ce club. Franchement, si j’avais une pièce à mettre dessus, je l’aurais mise, que les dirigeants l’auraient appelé pour qu’il vienne entraîner Bordeaux ».

 

Jaroslav Plasil

 

Vous avez terminé votre carrière à 38 ans à Istres. Quel a été le secret de votre longévité ? On parle souvent d’hygiène de vie, comme c’est le cas pour nous à Bordeaux avec Jaroslav Plasil, ou encore Vitorino Hilton à Montpellier, votre ancien coéquipier.

« La longévité, on se la crée avec la vie hors du foot. C’est l’alimentation, c’est le repos, c’est la vie de famille équilibrée. Si on n’a pas tous ces ingrédients-là, on ne peut pas y arriver. C’est aussi simple que ça. Il y a la passion après, de son travail, de son métier. Quand on réunit tout ça, que l’on est passionné, que l’on a envie de continuer, que l’on est programmé pour ça, je pense que tous les sacrifices que l’on fait, ce ne sont plus des sacrifices, c’est juste que l’on a envie de continuer car on se régale dans tout ce que l’on fait tous les jours. Pour les jeunes, ce sont des exemples à suivre. A l’époque, nous n’avions pas les réseaux sociaux, ça facilitait les choses. Maintenant, tu ne peux plus faire ce que tu veux sans que tout le monde le sache ».

 

Qu’avez-vous pensé du match entre Bordeaux et Rennes ce dimanche ?

« Je crois que les Girondins n’étaient pas loin de gagner ce match-là, ils se sont fait égaliser à la fin. On voit que cela se joue vraiment sur le mental surtout, sur les joueurs. Un nouveau coach, cela relance les dés pour tout le monde. C’est qu’une question de motivation pour que l’on montre au coach que l’on a sa place. Il faut qu’il arrive à redonner ça et qu’il arrive à donner un nouveau souffle au joueur. La qualité est là, c’est juste un manque d’implication mentalement pour faire tous les efforts en même temps ».

 

Cyril Jeunechamp
Photo MHSC

 

On se doute que vos jeunes joueurs (U19) ont dû se renseigner sur leur coach… Et avec internet, qui ne préfère que retenir vos mauvais gestes, comment arrivez-vous à gérer cette image ? A savoir, est-ce que vos joueurs ne sont pas tentés de parfois dépasser la limite au niveau de l’agressivité ?

« Au début, les petits ont regardé les vidéos et tout ça. C’est vrai qu’ils m’ont un peu questionné là-dessus. Cela fait partie de ma carrière, de moi. Il n’y a pas de problème là-dessus. J’aimerais même qu’ils soient plus comme moi. Le football a évolué, ce n’est plus pareil qu’avant. C’est tellement différent que l’on ne peut plus faire de comparaison à avant. C’est mon histoire, ma carrière, cela représente beaucoup de choses. Même si j’ai pris beaucoup de cartons, j’ai la chance de n’avoir jamais blessé un joueur. C’est aussi une fierté.

Cela dépend aussi beaucoup de ce que demande l’entraineur. On parle de joueur de caractère, cela fait partie du caractère de s’affirmer sur un terrain. Même si ce n’est pas la guerre, c’est soit toi soit lui. J’essaie de leur inculquer ça, un état d’esprit, de la solidarité, des valeurs, de l’engagement. Si on a les bases et que l’on a ça, le match il est quand même bien engagé pour l’équipe qui mettra le plus ces valeurs-là ».

 

Quelles sont vos les bases de vos demandes à vos joueurs, même si bien sûr un entraîneur doit s’adapter à son groupe ? Comment définiriez-vous votre philosophie de jeu ?

« Je leur demande de s’entraider, d’être solidaire, d’avoir un état d’esprit irréprochable sur le terrain. C’est très important, je ne veux pas d’un joueur qui va craquer et mettre un gros coup de poing à l’autre, ça ne m’intéresse pas. Une fois qu’ils ont ces ingrédients, au niveau du foot, je leur demande beaucoup de jeu, du plaisir, de s’éclater sur le terrain, de faire ce que l’on travaille à l’entrainement la semaine. Du moins essayer, si ça ne marche pas, ça ne marche pas. Si ça ne marche pas, on recommencera. Je suis en colère quand ils n’essaient pas, et qu’ils ne mettent pas de chance de réussir. Je leur laisse de la liberté sur le terrain, toujours dans un cadre bien précis. Qu’ils prennent du plaisir sur le terrain, c’est le principal.

Ma philosophie de jeu est simple. Essayer d’appliquer ce que l’on travaille, mettre beaucoup d’intensité, d’engagement. Un match de foot a aussi ses aléas. Il faut se respecter un maximum, respecter l’adversaire. Le foot doit rester un jeu et un plaisir. Quand on le prend comme un jeu et un plaisir, on se donne les moyens de réaliser un grand match. Quand cela devient usant et fatiguant dans la tête, cela devient compliqué ».

 

Aujourd’hui, les discours des coaches sont souvent lisses, calculés, même sans relief. Serez-vous un entraîneur différent dans ce domaine, la communication, dans votre avenir de coach au plus haut niveau ?

« Que je sois entraîneur de haut niveau ou des jeunes, je ne changerai jamais mon discours et ma façon d’être, comme je l’ai été sur un terrain. Que cela plaise ou déplaise, c’est le dernier de mes soucis. Il y a un truc qui est sûr, je resterais toujours moi. Je pense que vous me connaissez un peu, je ne serais jamais un entraîneur lisse et qui ramène tout. C’est sûr que cela serait différent de tout ce que l’on voit à la télé ».

 

Un grand merci à Cyril Jeunechamp pour que le temps qu’il nous a accordé et pour la qualité de ses réponses. Bonne chance pour la suite 🙂