InterviewG4E. Denis Granjou : “Le projet est à l’image de l’équipe. C’est-à-dire qu’on ne sait pas trop comment elle joue…”

Journaliste pour RTL depuis de nombreuses années maintenant, suiveur et correspondant sur les Girondins de Bordeaux, entre autres, Denis Granjou a été souvent mis en avant lorsque GirondinsTV était actif. Depuis, il se fait un peu plus discret dans l’actualité bordelaise, à l’image du club au scapulaire certainement. Homme tout terrain, avec de multiples casquettes – au sens propre comme au sens figuré – Denis est d’un naturel optimiste, mais il est vrai que le FCGB ne l’a pas aidé à l’être dans ce domaine précis. Il n’en demeure pas moins que ses propos, comme vous allez le découvrir, sont un vrai cri du cœur vis-à-vis d’un club qu’il a connu beaucoup plus haut dans la hiérarchie du football français. Interview.

 

Pour commencer, comment se passe ce confinement pour vous ?

Je continue de travailler. Je fais des reportages, je suis harnaché avec masque et perche pour ne pas m’approcher trop des gens que j’interviewe. Donc je continue de travailler pour la radio, je traite d’autres sujets, de l’info générale puisque le foot s’est arrêté.

 

Au-delà de l’impact qu’auront les mesures sanitaires sur nos vies à tous, le monde du football sera fortement impacté également. Différents scénarios sont envisagés, les groupes ultras français ont également fait un communiqué pour ne pas reprendre le championnat prématurément. Comment pensez-vous que le football français pourra se relever de cette crise ?

Si j’avais la réponse, je serais un génie ! Je me demande déjà comment ça va se passer au niveau des huis-clos et si le football va rester un spectacle convivial. J’ai peur que les gens psychotent à ne plus aller au stade de peur d’attraper le virus. Je suis peut-être utopique mais j’ai l’impression que les choses vont changer… Bon déjà, le stade de Bordeaux, il était déjà vide, il ne faudrait pas que tout cela ajoute à la désertification du stade. J’ai du mal à concevoir ce qui va se passer après. Est-ce que les gens vont être optimistes ? Est-ce qu’ils vont être inquiets ? Quand je croise les gens dans la rue, je les trouve tendus, pas sereins. Et pour aller voir du foot, il faut être serein, dégagé, avoir envie d’aller s’éclater, de penser à autre chose. Et là, je ne sais vraiment pas comment ça va se passer.

 

Vous êtes sur le groupe RTL depuis de nombreuses années, groupe qui a été racheté en 2017 par M6. Pensez-vous que Nicolas De Tavernost, Président du directoire d’M6, a bien fait de vendre à un fonds d’investissement, et en avez-vous discuté avec lui ?

Je l’ai souvent croisé lorsqu’ils étaient encore aux Girondins. S’ils ont vendu, c’est qu’il y avait des raisons économiques et ils l’ont vendu à un groupe qui présentait visiblement toutes les garanties. Je n’ai jamais eu le moindre contact avec lui. Je reste à ma place, je suis journaliste, je fais également le sport sur RTL. Quand M6 a racheté RTL, j’étais là, mais ça s’arrête là. Je n’ai pas d’explications sur la stratégie économique de M6.

 

Et quel est votre avis sur ce genre de rachat de clubs français par des fonds d’investissement étrangers, comme ça a été le cas à Bordeaux ?

J’ai l’impression que c’est un peu partout la même situation, c’est une question d’argent. Et c’est peut-être ça qui va changer avec cette crise. Pour l’instant, les mines d’argent, ce sont les fonds d’investissement et beaucoup ont acheté des clubs dans le football européen et mondial. C’était peut-être la situation privilégiée à ce moment donné. Après, au-delà du rachat, la question est de se poser comment on fait, qui on met à la tête de tout ça ? C’est le monde absolu de l’argent et de la finance qui domine et qui doit cohabiter avec le monde improbable du football, où on vit des émotions, on passe par la joie, les larmes et la colère et tout ça dans la même minute. C’est très compliqué.

 

On avait un semblant de projet avec GACP, et maintenant que King Street a repris la main, on ne sait plus trop où le club va. Est-ce votre sentiment aussi ?

Disons que le projet est à l’image de l’équipe. C’est-à-dire qu’on ne sait pas trop comment elle joue… Professionnellement, je suis Bordeaux depuis Ricardo, et je trouve qu’ils ont un peu tendance à arriver avec des certitudes, sans prendre en compte ce qu’il s’est passé avant. Par exemple, j’ai toujours mal perçu le discours de l’entraîneur quand il dit « moi, je viens ici avec la culture de la gagne ». Ca veut dire quoi ? Qu’avant lui, on ne l’avait pas la culture de la gagne ? Avec toute l’histoire des Girondins, je regrette que certaines personnes ne prennent pas la mesure de ce qui s’est passé avant. Je ne dis pas qu’il n’y a que des bons côtés. Je pense qu’après le titre, il y a eu des erreurs stratégiques et Bordeaux aurait dû faire sa métamorphose à ce moment-là. Depuis, ça a dégringolé gentiment. Je regrette ce côté impersonnel qui est arrivé, avec toutes ces certitudes. Je ne suis pas du tout contre le changement mais pas quand on oublie le passé. Quand je vois qu’aujourd’hui sur les réseaux sociaux, le club met en avant des matches d’il y a 15 ans, je rigole ! J’ai l’impression qu’ils se sont aperçus qu’il y avait eu une histoire avant !

 

Les Ultramarines sont en conflit ouvert avec la direction des Girondins, mais également King Street avec qui ils n’ont jamais pu communiquer. On imagine mal un club avancer sans supporters… Comprenez-vous cette situation ?

J’ai l’impression que la situation ne va pas s’arranger. J’en ai discuté avec les Ultras et peu avec le club parce que je pense que le club campe sur ses certitudes. Je pense qu’ils ne mesurent pas la force de mobilisation des Ultramarines. Sans tomber dans des discours de l’art de la guerre, je pense qu’il ne faut jamais sous-estimer les gens avec qui on est. Je pense qu’ils ne mesuraient pas la capacité de mobilisation des Ultras. Je suis moi-même surpris de voir depuis combien de temps ça dure ! C’est maintenant systématique, c’est à chaque match ! Avant, il y avait au moins une action revendicative à un moment du match. Je suis content que cela se passe sans violence, de façon pacifique. Mais en même temps, cela n’arrange pas l’image du club. Déjà, quand on voit au niveau national comment est traité Bordeaux… Et puis, il y a ce stade où il ne se passe rien, cette équipe… Je trouve que Bordeaux est tombé petit à petit dans ce que je trouve terrible pour le football à mon avis, c’est l’indifférence. Avant, dans le coin, qu’est ce qu’on faisait le dimanche ? On mangeait des huîtres, on lisait le Sud-Ouest Dimanche et on parlait des Gigis. J’exagère un peu, mais aujourd’hui, on ne parle même plus des Gigis. Et ils ne les appellent plus comme ça, avec ce côté sympa. C’est devenu impersonnel ou alors ils demandent combien ils ont perdu. Ils ne perdent pas tout le temps, il ne faut pas noircir le tableau non plus, mais les gens ne s’y intéressent plus et se sont tournés vers le rugby maintenant. Le rugby était un peu en difficulté mais cette année, c’était leur bonne année et ils ont retrouvé leur public. D’ailleurs, il y a même des personnes des Girondins qui venaient d’arriver qui sont parties à l’UBB. Je trouve ça énorme de voir des responsables du staff d’un club de foot partir à l’UBB un an après leurs arrivées, ça en dit long sur la motivation et la situation du club. Aujourd’hui, le stade est quasiment vide sans exagérer. Ils essaient de créer quelque chose sur les réseaux sociaux, mais c’est artificiel. Il n’y a rien derrière ! Il faut retrouver la fièvre, la fibre, retrouver des valeurs. Je suis nostalgique des Chamakh, Fernando, Wendel… de cette époque-là ! J’aimerais revivre tout ça, mais on n’a pas les joueurs pour.

 

De nombreux supporters pensent que le club perd son âme, que les nouveaux propriétaires ne prennent pas en compte la culture du club, de la région. Vous pensez que ça a commencé depuis le dernier titre, comme vous l’évoquiez, ou plutôt depuis l’arrivée des américains ?

Je suis embêté car je suis personnellement très fan du sport américain. J’ai eu la chance d’aller souvent aux USA, notamment pour aller voir des matches de basket. Ce sont des shows incroyables, les salles sont pleines, que ce soit à Miami, à New York, les spectacles sont calés au millimètre près. Quand je me suis dit que des américains arrivaient, je me suis dit qu’il y avait peut-être moyen de moyenner. Et on s’aperçoit au final, ce n’est pas vraiment ça parce que les américains sont là sans vraiment être là. On n’est pas du tout dans la culture du sport américain, qu’on appelle l’entertainment où tout est réglé la minute. Là, il n’y a pas d’âme. On est dans le fond américain mais pas dans la forme américaine. Il manque des choses. Quand on regarde un match de football américain aux Etats-Unis, même si je sais que c’est peu comparable, j’avais l’impression qu’ils ont eu l’ambition de faire bouger les choses comme là-bas. Ils sont quand même arrivés en disant « vous allez voir ce que vous allez voir ! ». Et au final, on n’a rien vu.

 

Est-ce que ce n’est pas justement le problème des américains, d’être arrivés avec un projet à l’américaine ne correspondant pas à la culture française ?

Oui, parce que quand on voit ce que les Qataris ont fait à Paris, ils ont quand même réussi à mettre sur pied une armada de fou. Quand on aime le football au-delà de tout, sans être supporter parisien, quand ça joue à foot, c’est du vrai foot. C’est quasiment magique ce qui se passe sur le terrain. Le stade est plein, les maillots se vendent, ça tourne. Et on pourrait dire la même chose pour Barcelone ou pour Madrid. A Bordeaux, on n’est pas à cette échelle-là, mais il y avait une implication dans la région. Les Girondins, ça fait partie du décor de notre région et je pense que les américains n’ont pas mesuré ça. Les anciens, on ne les a quasiment pas vus ou alors trop tard. Bien sûr, on a rendu hommage à Marius, mais il n’y a pas que lui comme joueurs qui ont marqué le club. Quand on arrive au Haillan et que l’on voit toutes ces photos : Laslandes, Planus, Bixente, Duga, Zidane…. Je suis fataliste. Je ne sais vraiment pas comment ça peut repartir.

 

D’autant plus que l’on parle souvent de Bordeaux comme de la « Belle endormie », allant même parfois jusqu’à l’expression « Club Med », et ça ne date pas d’hier, l’histoire se répète inlassablement…

Ca a toujours été ça, dans tous les domaines. On s’aperçoit quand même que c’est une image qui est due à cette ville au bord de la Garonne. En numérique, scientifique, aéronautique, on est très forts. On est une ville classée dans les premières dans de nombreux domaines dont le tourisme également. Et à la traîne, on a le foot. Ce n’est jamais bon quand dans une ville qui truste autant de succès, on a le CHU qui est à la pointe du niveau mondial quand même mais on a une équipe qui joue dans l’anonymat. C’est quelque chose que je ne comprends pas et économiquement ce n’est pas bon. Et cette image de « belle endormie » on l’a toujours eue, même quand Bordeaux marquait. Et il faut se rappeler qu’on a réussi à remplir la place des Quinconces ! Elle était noire de monde pour fêter le titre. C’était donc une belle endormie qui était capable sur des moments précis de montrer qu’elle avait un vrai amour du foot.

 

On va revenir au sportif. Comment jugez-vous la saison des Girondins de Bordeaux ? Ils ont oscillé entre la 4ème et la 13ème place, encore une saison irrégulière…

On est plus proche de la 13ème que de la 4ème. C’est un encéphalogramme plat. Pas de plaisir, pas de fièvre. C’est dû aussi au fait que le public ne soit pas au rendez-vous et quand il est là, il fait la tête. Les Ultras râlent mais heureusement qu’ils manifestent bruyamment et positivement entre deux attaques contre Longuépée, sinon ça serait dramatique. Je n’ai pas du tout la prétention d’être un entraîneur donc je ne jugerai pas le travail de Paulo Sousa et toute son équipe. Ils doivent faire bien les choses puisqu’ils ont l’air contents. Mais, pour ma part, je ne prends aucun plaisir. Je suis comme le public. Je ne suis pas là pour donner des leçons mais pour vivre l’instant. J’essaie de retranscrire ce que je vis pendant un match. Mais il se trouve que quand je le fais à Bordeaux, il ne se passe rien. Il n’y a pas de dramaturgie, même si de temps en temps, il y a des petits éclairs. Mais pour avoir des scénarios, il faut les joueurs. J’ai beaucoup de respect pour eux, ils font un métier qu’ils adorent, mais c’est un peu comme les groupes de musique, il faut savoir se renouveler. Il y a des groupes qui vont remplir des stades et d’autres non. Il y a des fausses notes, il y a trop eu de défaites ou de matches non gagnés. Ce n’est pas fluide, il n’y a pas d’étincelles, de joueurs étincelants. Et c’est ce qu’on aime au foot, de voir ces joueurs qui traversent le terrain, faire une reprise de volée. Ca va arriver parfois, mais c’est tellement rare que ça n’en est pas intéressant.

 

Il n’y a pas de joueurs qui vous plaisent particulièrement dans ce groupe ?

Il y a des joueurs qui me plaisent. Je trouve que Benoît Costil est très courageux, toujours là dans la tempête, respect total pour lui. Il est là, contre vents et marées, quand ça ne va pas c’est lui qui nous parle. Après, c’est compliqué quand on regarde un match des Girondins de savoir qui est sorti du lot. Il y a souvent Benoit qui ressort. Il n’est pas parfait non plus, personne ne l’est, mais au moins il a le mérite d’affronter tout ça. Après, sur la ligne offensive, il y a Jimmy Briand que je trouve aussi présent, qui fait le travail.

 

On retrouve quand même Nicolas De Préville que l’on n’avait pas vu jouer comme ça depuis un moment…

Oui, lui aussi. Mais il est sur courant alternatif. Le problème, c’est que je n’ai pas l’impression que les joueurs s’éclatent. On est quand même sur un sport où il faut du plaisir. Parfois, on chambre le foot parce qu’on en fait trop. Mais le foot, c’est l’exubérance, c’est un jeu d’enfant. J’en ai marre des gens qui veulent me faire croire que le football ce n’est que la Nasa, avec des systèmes de jeu… Pour moi, le foot, on a le ballon et on met des buts. Après, c’est très complexe mais il faut qu’on sente que les joueurs soient enthousiastes, déchaînés. Ils ont la chance de faire un boulot qui est ultra bien payé aussi. Et à Bordeaux, j’ai l’impression qu’ils ne sont pas heureux, qu’ils manquent d’enthousiasme. Et quand tu manques d’enthousiasme, tu n’entraînes pas les gens. Le jeu de Bordeaux n’entraîne pas les gens, ils proposent parfois un jeu très sérieux, dirigé par leur coach, mais il n’y a pas cette flamme que j’attends du football.

 

Justement, quel regard portez-vous sur Paulo Sousa ? Lui qui n’a eu de cesse de vouloir inculquer « l’état d’esprit et la culture de la gagne » à ses joueurs, ce qui vous dérange comme vous le disiez auparavant…

Les résultats parlent pour eux, non ? Je n’ai rien contre lui, encore une fois. Je n’ai aucune prétention, je n’ai pas de diplômes d’entraîneur, donc je reste à ma place. Je suis là pour observer et faire vivre aux personnes qui veulent bien me suivre sur RTL ce que je vois. Ces moments, il faut qu’ils soient plus ou moins lumineux. Et quand un entraîneur arrive en disant « vous allez voir ce que vous allez voir », qu’il refait tout du sol au plafond, ce qui est bien, mais à un moment donné, il faut des résultats. Il a une notoriété incroyable auprès de la presse que je ne dénigre pas, simplement, après avoir parlé, il faut des résultats. Je trouve que ça manque cruellement d’humilité. Je ne fais que regarder les résultats : éliminés de la Coupe de la Ligue, de la Coupe de France. Le championnat, ils se font trimbaler par les petites équipes, et parfois des bonnes performances. C’est quoi la culture de la gagne dans ces conditions-là ? Et tout ça, ce n’est pas une attaque contre lui, vraiment !

 

Et dans ces conditions-là, est-ce que c’est compliqué d’être à la fois supporter et journaliste ?

Je ne suis pas supporter. Je suis amoureux de ce club depuis longtemps. Mais c’est une histoire d’amour platonique, je suis capable de critiquer. J’essaie d’être objectif. Sur RTL, on a tous des clubs qu’on suit depuis très longtemps, on est attaché plus qu’amoureux. Mais là, il y a eu tellement de changements que les gens au club, je ne les connais plus. Le foot est une petite partie de mon activité, je fais d’autres choses sur RTL, le foot est presque une récréation qu’il faut faire avec sérieux. Ce que j’aimerais, c’est retrouver l’ivresse de la victoire. J’ai eu la chance de faire beaucoup de matches européens, de les suivre, de découvrir des stades et des ambiances. Et on n’est pas prêt de le connaître à nouveau. Être au Bayern et commenter les buts de Chamakh, c’est pour ça que je fais ce métier. Bordeaux, ça fait 15 ans que je les suis, j’ai envie que le public soit heureux, qu’au micro, on entende tout un stade chanter. Mais c’est une utopie pour le moment.

 

Quels sont vos meilleurs souvenirs avec les Girondins de Bordeaux ?

Il y en a eu plusieurs, mais je ne sais pas pourquoi, ce match au Bayern, ça reste vraiment un beau souvenir, magique. J’ai adoré Munich et ce qui s’était passé ce soir-là. J’ai aimé le fair-play des allemands même s’ils étaient vraiment énervés à la fin parce qu’ils ne comprenaient que Bordeaux ait pu gagner. Je me suis dit que ça faisait du bien de suivre cette équipe-là, j’aimais ces joueurs-là, ils étaient à l’unisson. Je me rappelle aussi de la belle paire que formaient Jean-Louis Triaud et Nicolas de Tavernost. C’était un beau duo, à la « Amicalement vôtre ».

J’ai beaucoup aimé ce dernier match à Chaban, avec toute cette marche et les anciens joueurs qui sont venus. Et voir les Quinconces, pleins pour fêter le titre en 2009, je trouve que c’était en toute simplicité, les joueurs étaient vraiment au diapason de tout le monde, c’est ça Bordeaux pour moi ! Et après, bien sûr il y a tous les autres souvenirs, plus anciens, Bordeaux-Milan…

Merci Denis !