Le processus de scouting dans une équipe de football, par Adrián Espárraga : phase d’obtention de l’information, phase d’élaboration, phase d’exploitation, et recrutement (2/2)

Après la première partie traduite de la conférence de l’un des recruteurs des Girondins de Bordeaux, Adrián Espárraga, voici la seconde partie – issue toujours de Fútbol Práctico – sur le processus de scouting dans une équipe de football, et donc des Girondins de Bordeaux. Quatre nouvelles étapes prennent place avec la phase d’obtention de l’information, la phase d’élaboration, la phase d’exploitation, et le recrutement.

Pour rappel le texte est rédigé dans la peau du recruteur bordelais, puisqu’il s’agit de sa conférence.

 

B – PHASE D’OBTENTION DE L’INFORMATION

Cette partie se divise en 3 parties :

  • Visionnage de matchs
  • Big Data
  • Sources non inhérente au football

 

1.Visionnage de matchs :

Il est important de différencier les termes suivants :

  • Voir : Percevoir avec les yeux quelque chose.
  • Regarder : Diriger sa vue vers un objet.
  • Observer : Examiner attentivement.
  • Examiner : Se renseigner, scruter avec attention quelque chose. Reconnaître la qualité de quelque chose, voir s’il contient un défaut ou une erreur.

 

Ces termes sont importants car en tant que scout, nous n’allons pas voir des matchs, mais plutôt observer des matchs. Observer implique donc le fait d’examiner l’information afin de pouvoir en dégager des solutions. Il est donc important d’observer autour du ballon, les zones éloignées car la majorité des actions qui se déroulent loin du ballon sont celles qui vont nous permettre de comprendre ce qui se passe autour du ballon. Il est essentiel d’avoir ces deux panoramas d’observation.

 

Deux façons d’observer est possible :

  • Appliquer la méthodologie du rendement, qui permet d’évaluer un joueur unique en se basant uniquement sur ce qu’il a fait sur un ou plusieurs matchs, dans un contexte précis. Concrètement, cette analyse s’applique dans l’analyse du jeu. Je vais appliquer cette méthodologie qui joue dans un contexte similaire à celui dans lequel je l’ai évalué. En termes de scouting, elle ne peut pas s’appliquer parce que je suis en train d’évaluer un joueur pour le faire signer dans mon équipe, où les relations entre joueurs seront différentes.
  • Pour le scouting, nous utilisons plutôt la méthodologie du potentiel. Nous prenons en compte les habilités qu’un joueur et le scout tente à ce moment de prédire les comportements qu’aura le joueur dans le futur, ce joueur dans l’équipe pour laquelle on travaille. Il faut prendre en compte que le potentiel est quelque chose d’immatériel, que l’on ne peut pas exprimer par un numéro. Il a un caractère subjectif et chaque scout estime le potentiel d’un joueur de façon différente. Ensuite, le potentiel est conditionné à la future équipe, c’est-à-dire que tous les joueurs n’ont pas le même potentiel. Un attaquant qui est à l’aise dans le jeu aérien, qui bouge bien dans devant le but aura un fort potentiel pour une équipe qui joue direct. L’évaluation d’un joueur se fait donc en fonction du contexte futur dans lequel nous voulons mettre le joueur. Enfin, le rendement d’un joueur dans un match ne conditionne pas la vérité. Evaluer un joueur dans un contexte déterminé et que le résultat est mauvais ne signifie pas qu’après cela ne sera pas positif car cela dépendra des relations qu’il y aura sur le terrain, avec les autres joueurs. Le rendement du joueur fluctue selon de nombreux éléments

 

Comment observer un match en tant que scout :

  • Minute 0-10/15 : comprendre le système de jeu des équipes. Voir les relations entre les joueurs. Déterminer les causes.
  • Minute 10/15-75 : Analyse des joueurs. Déterminer les joueurs détectables, potentiels. Comprendre les comportements individuels.
  • Minute 75-90 : Evaluation psychologique. Situations favorables, négatives.

(Pour les joueurs remplaçants, une attention particulière est faite sur l’influence de leur entrée dans le jeu).

 

Par la suite, un système de catégorie est mis en place pour déterminer à quel poste le joueur observé sera le plus efficient, selon l’ensemble des critères que nous avons déterminé en amont. Par exemple :

 

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Les caractéristiques de classification des joueurs se divisent donc en 4 blocs : technique, tactique, physique, mental. Les caractéristiques techniques, tactiques et physiques ont plus de marge de progression que l’aspect mental. C’est pourquoi il est important de toujours avoir en tête que l’aspect mental est ce qui détermine la qualité du joueur. Si je dois faire marquer un but face à un ami qui est à 11 mètres, alors que l’on est dans un parc, à jouer, tout le monde peut le faire. Mais si je dois tirer un penalty, à 11 mètres du gardien donc, dans un stade de 40 000 personnes, à la 90e et que ce but te donne la qualification pour la coupe d’Europe, le contexte est différent et le mental influencera beaucoup.

Ce que nous devons toujours avoir en tête également, c’est qu’un joueur médiocre est un joueur qui ne sait pas interpréter le jeu et qui n’a pas la capacité de prendre des décisions. L’objectif est donc d’avoir la plus petite quantité possible de joueur médiocre au sein de notre effectif. Pour cela, on s’appuie sur ce que l’on appelle le « Point minimum optimal » qui détermine à partir de quand un joueur est apte ou non pour intégrer une catégorie déterminée. Ce point minimum optimal n’est pas le même si je suis en première division ou en seconde. Un joueur médiocre pour la première division ne l’est pas forcément pour la deuxième.

Quand on parle d’aspect mental, on se réfère notamment :

  • Aux apports au groupe
  • L’autocontrôle
  • L’agressivité
  • L’Intelligence
  • La capacité à concourir dans les deux phases
  • Lutter dans des conditions difficiles
  • Prendre des décisions
  • Niveau de compétition
  • Capacité de travail

 

2.Evaluation de jeunes joueurs

Lors du suivi des jeunes joueurs, nous nous basons sur les paramètres suivants pour suivre leur évolution.

 

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Cette analyse nous l’appliquons pour les catégories U12 jusqu’à U16, U17. Pour les U17, U19, nous appliquons la même méthode que pour les séniors.

 

3.Consignes données au scout

 

Le secrétariat technique du club donne des consignes à ses scouts, qui sont les suivantes :

Identifier des talents ne suffit pas de s’arrêter à un seul joueur. Il est question de comprendre les relations, les dynamiques et comment les différents joueurs interagissent entre eux.

  • Identifier les points forts d’un joueur, les faiblesses qui peuvent être améliorées et celles que ne peuvent pas l’être.
  • Prendre en compte que le niveau de rendement d’un joueur peut fluctuer au fil de l’année et des saisons.
  • Analyser le rendement d’un joueur dans différents contextes. Cela aidera à comprendre mieux le joueur et se créer une opinion contrastée et solide.
  • Suivre son instinct et son expérience au moment d’observer un joueur. Avoir de l’ouverture d’esprit et éviter les idées préconçues lors de l’observation.

 

Le scout doit également savoir gérer ses émotions. L’état d’esprit su scout peut affecter de façon positive ou négative l’observation d’un match ou d’un joueur selon le caractère humain du joueur.

 

4.BIG DATA :

Le Big Data est un concept qui fait référence à l’ensemble des outils technologiques nécessaires pour l’analyse, le classement, l’analyse et la visualisation de grandes quantités de données que les applications et bases de données traditionnelles ne peuvent pas traiter correctement.

De nombreux clubs l’utilisent beaucoup. Personnellement, je ne souhaite pas l’utiliser tout le temps, mais plutôt en soutien pour 3 raisons :

  • Il n’existe pas de modèles de prédiction. Il est impossible de prédire le rendement dans deux contextes différents.
  • Le style de jeu améliore ou affaiblit le rendement.
  • Le processus d’adaptation culturelle conditionne le rendement.

 

5.Informations non inhérentes au jeu.

Les informations non inhérentes au jeu sont les informations contractuelles, le comportement hors du terrain, la vie familiale, les routines… Pour récolter ces informations, nous appliquons les règles suivantes :

  • Méthodes directes ou indirectes : récolte faite par notre propre investigation ou via une autre personne.
  • Exactitude de la source : valoriser ou non la précision de source d’informations pour ensuite mieux la traiter et la classer.
  • Confidentialité de la source : quelle que soit l’information, ne jamais trahir une source.
  • Contraster l’information : aucune information n’est 100% sûre.

 

C – PHASE D’ELABORATION

 

1.Elaboration du rapport

Deux types de rapports :

  • Le rapport de match : On évalue la performance du joueur sur un match déterminé, dans un contexte et des conditions concrètes.
    • On évalue le match de façon générale (si une équipe prend 3 buts en une mi-temps, cela conditionne l’évaluation des joueurs sur ce match précis).
    • On classifie tous les joueurs de 1 à 5 en termes de rendement.
    • On y décrit les joueurs potentiels ainsi que ceux appartenant à la catégorie U23.
    • On classe les joueurs selon 3 critères : leur potentiel, leur rendement et leur adaptabilité.

 

 

  • Le rapport de joueur où on compile toutes les informations relatives aux joueurs avec un avis final sur son transfert. Ce rapport ne réunit pas seulement les informations sportives.
    • Information générale et personnelle
    • Capacités et aptitudes
    • Aspects positifs. Aspects négatifs modifiables. Aspects négatifs non modifiables.
    • Compétitivité
    • Evaluation de chaque match.
    • Adaptation à un contexte nouveau.
    • Informations non inhérentes au football
    • Le verdict est la partie la plus importante du rapport, car sans lui, le rapport n’a aucune valeur.

 

2.Analyse des informations / Classement / Rangement BDD

Il est possible d’utiliser différents software pour exploiter ces informations.

 

Scout 7 :

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Scouting System :

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D – PHASE D’EXPLOITATION

Nous élaborons des filtres finaux en suivant ces principes clés :

  • Prendre en compte qu’il y a une grand différence entre ce qui plaît réellement au scout et dont a besoin réellement l’équipe.
  • La clé pour construire une bonne équipe est que les interrelations entre les joueurs qui composent l’effectif amènent au succès, en cherchant l’équilibre entre les forces et les faiblesses.
  • Pour réaliser ce filtre, le scout doit suivre son intuition, être ouvert d’esprit et ne pas être influencer par quelconques opinions préconçues.

Pour s’assurer de cela, je leur pose tout le temps les quatre questions suivantes :

  • L’équipe en a-t-elle vraiment besoin ?
  • Est-ce qu’il peut améliorer son rendement avec ceux qui sont autour de lui et est-ce que lui peut améliorer le rendement des autres ?
  • Est-ce que je connais le rendement réel du joueur ?
  • Est-ce que je suis sûre qu’il apportera à l’équipe ce que je pense vraiment ?

 

Si un joueur obtient 4 oui à ces questions, il pourra donc être inclus dans le filtre final. Si ce n’est pas le cas, nous écartons le joueur et donnons notre préférence à un autre.

 

E- RECRUTEMENT

Il est important de toujours penser à l’équilibre dans toute cette phase de recrutement. Ce que nous recherchons pour une équipe, c’est l’évolution et non la révolution de l’effectif. Il faut donc apporter les changements de façon progressive.

On applique l’ensemble des filtres présentés jusqu’à maintenant pour effectuer un recrutement juste. Personnellement, je n’aime pas recruter un joueur qui peut jouer sur les deux côtés par exemple, car pour moi ce sont deux profils différents. Je préfère un joueur qui peut jouer sur différents postes sur un même côté.

Il est important de pouvoir donner des alternatives au cours de la saison à l’entraîneur. Il faut que l’on soit capables de déterminer la tendance de rendement que peut avoir un joueur afin d’évaluer le fait qu’ils continuent ou non à faire partie de l’effectif. Il est important également de mesurer le niveau de leadership que peut avoir le joueur et le fait qu’il comprenne bien son rôle dans l’équipe et le rôle de chacun (les jeunes joueurs, les expérimentés…).

 

Pour construire un effectif, nous recommandons :

  • D’amener les joueurs pour qu’ils s’entraînent. C’est l’entraîneur qui décide par la suite, qui joue ou non.
  • Essayer de n’amener que des titulaires car c’est ce qui fera augmenter la compétition au sein de l’effectif, ce qui amènera un niveau de rendement plus fort en compétition.
  • Trouver une homogénéité dans le leadership sur le terrain.
  • Trouver des joueurs qui soient capables de prendre des décisions seuls, sans que l’entraîneur ne soit obligé de leur dire quoi faire.
  • Ne pas chercher les meilleurs joueurs mais ceux qui sont idéals pour ton équipe.

 

Traduction par Magali, pour Girondins4Ever. Un grand merci à elle pour ce travail d’orfèvre.