InterviewG4E. Philippe Fargeon : “On remet en place des choses”

Photo Dorian Malvesin – ARL

On ne pouvait pas débuter cette saison sans prendre la température avec Philippe Fargeon. L’ancien attaquant des Girondins de Bordeaux, consultant pour Girondins4Ever, n’était plus intervenu sur notre site depuis la fin mai. La première journée écoulée, de nombreux changements au club opérés, nous allons donc balayer l’actualité de notre club, son club, avec lui, avec pour point de départ sa présence à NousLesGirondins à Pey-Berland. Interview. 

 

La dernière fois que nous avions échangé avec vous, c’était à la veille du rassemblement #NousLesGirondins. Qu’avez-vous pensé de ce rassemblement et pourquoi c’était important pour vous d’être présent ?

C’était important d’être présent parce que les supporters sont importants et qu’il n’y a pas de club sans supporters. Quand je jouais, ils sont venus m’encourager souvent et quand je n’étais pas bon, ils m’encourageaient aussi. Donc je ne voyais pas pourquoi je ne serais pas présent au moment où ils étaient en colère et qu’ils avaient besoin peut-être d’appui et de présence de joueurs qui ont joué dans ce club. Je me sentais obligé d’y aller. Après, je ne m’attarde pas sur la forme. Je suis passé, il y avait du monde, c’était bien. Après moi, je l’ai toujours dit, la solution à trouver est que les personnes arrivent à parler entre elles. Mais un club ne peut pas se passer d’un président, d’un directeur sportif, des joueurs ou de son entraîneur, mais il ne peut pas non plus se passer de ses supporters. Je crois qu’aujourd’hui, il n’y a pas que le Virage Sud et les fervents supporters qui ont accompagné l’équipe depuis des années et des années, mais c’est aussi tous ceux qui, de près ou de loin, supportent les Girondins, qui ont une idée très négative de ce club.

 

Lors de ce rassemblement, les Ultramarines ont dévoilé le nouveau logo du club. Comment le trouvez-vous et pensez-vous qu’il dénature son histoire au profit d’un développement de la marque Bordeaux ?

C’est difficile de répondre. Il y a des gens qui se sont penchés sur ce sujet, qui sont économistes et spécialistes, qui ont pensé qu’à un moment donné, il fallait faire avancer les choses. Je crois que c’est un point important pour les supporters bien évidemment. Car les Girondins de Bordeaux, ce n’est pas Bordeaux Girondins. Il y a cette appellation et cette habitude à avoir l’ancien logo. Mais à des moments, il faut peut-être aussi évoluer. Je ne sais pas si c’est une bonne évolution, je ne suis pas spécialiste là-dedans. Il faut qu’il y ait des discussions et que ça soit fait en parfaite harmonie avec tout le monde. Il faut que tout le monde donne son avis ou au moins participe au débat. Et si tout le monde a envie que ce club devienne un bon club, il faut que chacun fasse des efforts de chaque côté.

 

Depuis cet évènement, beaucoup de choses ont changé au club. Dans un premier temps, Paulo Sousa est parti. Quel bilan pouvons-nous faire de son passage aux Girondins de Bordeaux ?

Honnêtement, je m’en fous (rires). Je pense que c’était peut-être un bon entraîneur, un bon meneur d’hommes mais il ne marquera pas les esprits comme certains autres entraîneurs ou joueurs. Il est venu, il avait un projet, il n’a pas été écouté et on ne sait pas ce qu’il s’est passé. Et il voulait partir avec de l’argent d’après ce que j’ai compris. Ce n’est pas dans la recherche de la mentalité que peut avoir ce club. Quelles que soient les décisions, je n’ai pas à en juger. S’il est parti au dernier moment et qu’il a attendu, il avait peut-être des raisons d’attendre. Mais ce n’est pas ma conception de la façon dont il faut porter haut et fort les couleurs de ce club. Je ne peux pas comprendre ce genre de choses.

 

Jean-Louis Gasset est arrivé, avec Ghislain Printant et Fabrice Grange, et Jaroslav Plasil également qui est monté de la réserve aux pros. Comment voyez-vous cette arrivée et est-ce que vous pensez que ce staff colle au projet du club ? 

Oui, je pense. Ça me fait très plaisir parce qu’on les connaît, ce sont des gens sérieux, qui aiment le football. De toute façon, ils savent qu’ils viennent dans un club avec une idée bien précise qui est de redorer le blason du club. Ca fait longtemps que l’on n’a pas eu d’entraîneur français. Je n’ai rien contre les entraîneurs étrangers, que l’on soit clair. Mais c’est simplement qu’au bout d’un moment, pour retrouver une identité, il faut trouver un équilibre. Quand on a une équipe avec des entraîneurs, un directeur sportif, des dirigeants qui ne connaissent pas l’histoire du club, qui n’ont pas été confrontés à cette histoire en tant que joueur, entraîneur ou supporter, comment voulez-vous vous imprégner du club et qu’on ait envie de lui redonner des couleurs ? Alors que toutes les personnes que vous avez citées connaissent ce club, pour avoir eu et vu de belles prestations, pour certains avoir joué contre ou entraîné des équipes contre qui on jouait. Ils sont plus prêts, ils savent exactement ce que représente le club dans le football français.

 

Alain Roche a été nommé directeur sportif également. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ca fait 10 ans que je dis qu’Alain, c’est son poste (rires). Ça fait plaisir et c’est tout à fait logique. Alain a connu ce poste avec le Paris Saint-Germain en ayant de bons résultats. Il est un enfant du pays, il ne faut pas oublier. Il a joué son premier match à 17 ans, il est entré et a marqué alors qu’il remplaçait Giresse. Qui de mieux pourrait-on avoir que cette personne qui est en plus très sérieuse ? Vous pouvez lire mes anciennes interviews, je ne dis pas de conneries. C’était mon vœu, c’est l’homme idéal. Il connaît la maison et il est apprécié par toute la maison par ceux qui l’ont connu en tant que joueur.

 

De débarquer en plein mois d’août, cela risque d’être difficile pour. D’autant plus que l’effectif a peu bougé et ne bougera que très peu. Pensez-vous que l’on doive se montrer optimiste cette saison ? En termes d’objectifs, on parle de Top10…

Disons qu’on remet en place des choses. On était mal barré avec cette période estivale, entre un entraîneur qui veut rester et ne pas partir, des dirigeants qui ne veulent plus parler. Je ne pense pas que c’était l’idéal pour préparer la saison. Aujourd’hui, on a besoin d’une sérénité, de retrouver un peu de calme au sein de ce club. Je pense que cela peut être une bonne chose. Quel que soit le moment où on arrive, il faut se mettre au boulot, un jour ou l’autre. Et il faut vraiment se mettre au boulot, c’est surtout là le point important au niveau des Girondins.

Pour ce qui est de l’objectif, je ne sais pas. Avec le Top 10, vous pouvez toujours avoir de bonnes surprises dans un championnat… Mais il peut y en avoir des mauvaises aussi. Je pense que ça peut être l’équipe qui permettra de retrouver une sérénité. C’est un manque qui existe dans les clubs qui ont eu mal à apporter quelque chose. A des moments, ils se perdent un peu car on recherche de la tranquillité pour travailler sereinement et ça ne passe pas. Aujourd’hui, je pense que tout est là pour qu’avec la nouvelle équipe, on puisse avoir des gens qui travaillent en bonne harmonie pour avoir des résultats. J’ai l’impression qu’ils ont besoin de retrouver l’envie de jouer, de se faire plaisir, d’oublier tout ce qui s’est passé, avec ces moments difficiles qu’ils ont connus.

 

Le championnat de Ligue 1 a débuté par un 0-0 vendredi dernier à domicile contre Nantes. Qu’avez-vous pensé de ce Bordeaux-Nantes ?

Je n’ai pas vu le match malheureusement. Après, c’est un match de rentrée, c’est la reprise. C’est toujours mieux de gagner le premier match à la maison, parce que si vous n’avez pas un bon résultat sur le match d’après, ça devient délicat. C’est surtout pour ne pas se mettre une pression supplémentaire quand on ne gagne pas le premier match. Il y a eu des bonnes choses de faites. Ils ont quand même tenu le match en infériorité numérique. Je pense que ça prouve qu’il y a une équipe solidaire pour tenir un match comme ça. Je pense que c’est ce qu’il s’est passé. Et tant mieux parce que c’est un bon point.

 

Pour revenir à la structuration du club, il y a d’autres anciens qui sont revenus ou sont restés. C’est le cas de Jaroslav Plasil avec les pros, Matthieu Chalmé aux U19, et Rio Mavuba avec la réserve. Est-ce un signe que Frédéric Longuépée ou même le fonds d’investissement ait compris qu’il faille des anciens au sein d’un club pour garder une identité ?

Je le répète depuis des années : bien sûr que c’est très bien d’aller chercher des anciens joueurs, c’est ce qu’il faut faire, c’est la base. Ils connaissent le club, les rouages… Après il ne faut pas mettre les gens juste pour calmer les ardeurs. Il faut aussi valider leurs compétences, leurs envies, l’histoire… Mais c’est bien d’aller dans ce sens-là. Si vous prenez les grands clubs, le champion d’Europe aujourd’hui, n’est géré qu’avec des anciens joueurs, depuis plusieurs générations. C’est ce qu’il faut mais il faut aussi que ces personnes-là gardent l’esprit de compétition, de résultat. Car le problème à Bordeaux, c’est que quand vous êtes dans ce club-là, il y a un laisser-aller qui est facile. On est dans un centre de formation qui a des infrastructures exceptionnelles, il y a une pression qui n’est pas forcément celle d’un grand club. On entre vite, facilement dans un état d’esprit qui est « je suis bien et tranquille ». Il faut surtout éviter ce genre de situations. Mais c’est une opportunité qu’on donne à ces jeunes et je suis très content que ça fasse.

 

A l’époque des Leaks qui ont été diffusé lors du déconfinement par les Ultramarines, vous ne souhaitiez pas réagir la dernière fois sur les affaires concernant Antony Thiodet, Souleymane Cissé et Eduardo Macia. Aujourd’hui, ils sont tous partis du club. Est-ce une preuve selon-vous, ou du moins un indice que tout n’était pas net avec eux ?

Il y a une phrase que l’on dit souvent, qui est « il n’y a pas de fumée sans feu » et je déteste ça car c’est une facilité pour trouver des excuses. Je ne suis pas dans ce trip-là. Ce que je demandais et que je demande toujours c’est qu’il faut qu’on arrive à trouver la vérité. C’est compliqué… Ils sont partis aussi peut-être parce que quand vous êtes accusés à tort, ce n’est pas agréable non plus. Est-ce que c’est parce qu’ils ont été accusés à tort qu’ils ont décidé de partir, ou alors c’était parce qu’ils ne se sentaient pas en place ?! Je ne sais pas. Toujours est-il qu’il s’est passé quelque chose et que j’aurais aimé connaître la vérité et ne pas juger avant de la connaître.

 

Les Ultramarines veulent toujours que Frédéric Longuépée démissionne et ils mettent d’ailleurs en avant le fait que Frédéric Longuépée ait fait venir beaucoup de personnes, dont il s’est séparé – reconnaissant par la même occasion un aveu d’échec – mais ne se pénalisant pas en partant du club. Trouvez-vous cette réflexion intéressante ?

Les supporters me tiennent à cœur et je ne suis pas là pour critiquer. A un moment, il faut vraiment ouvrir le débat. Effectivement, à partir du moment où on a quelqu’un dans le nez, il ne faut pas que cela devienne obsessionnel, même si je ne les juge pas par rapport à ça. Il faut arriver à trouver une solution. Parce que si tout le monde reste dans sa position, c’est le club qui en pâtit et c’est dommage. J’avais pensé qu’il fallait qu’il y ait un médiateur pour trouver une solution et surtout rouvrir le débat. Sans débat, il n’y a pas d’avenir dans ce club. Donc il faut pouvoir le faire, avoir des gens qui puissent se mettre autour d’une table, sans a priori et se dire maintenant ce que l’on fait car ce n’est pas concevable de continuer comme ça.

 

Jean-Louis Gasset a fait le choix de donner le brassard à Laurent Koscielny, et donc de l’enlever à Benoit Costil qui l’avait depuis deux ans. Est-ce un bon signal, et n’y a-t-il pas un risque de frustrer le portier bordelais ?

Ca me semble assez logique que Jean-Louis Gasset prenne cette décision pour avoir un joueur plus proche du jeu. On a quand même un coach avec l’expérience et des résultats. Je pense qu’il n’a pas pris la décision sans en parler avant à son ancien capitaine. C’est toujours délicat d’avoir un capitaine gardien, du moins c’est mon opinion. Il est loin du jeu, même s’il le voit sûrement mieux que les autres. Mais des messages à faire passer en urgence, on est toujours plus loin que les autres. Pour un remplacement, un replacement, une stratégie, le capitaine, c’est le relais de l’entraîneur. Il doit aussi pouvoir sentir les changements qui sont nécessaires en une fraction de seconde. Je pense que quand on est gardien et qu’on se retrouve à 80 mètres de l’attaquant, c’est plus difficile que quand on est défenseur central et que l’on peut faire un petit sprint et partager l’info plus rapidement. L’histoire du nouveau capitaine est celle d’un joueur qui a eu une très grande carrière également. Il semble logique au vu de sa sagesse et cela permettra aussi de stabiliser la défense. Je pense que s’il a fait ce choix, ça me semble plus logique. Il a dû en discuter avec Benoît Costil.

 

La deuxième journée va opposer Angers à Bordeaux, où les bordelais ont du mal à faire des résultats. Paul Bernardoni, vendu au SCO, sera aussi de la partie. Comment voyez-vous cette rencontre ?

Ca va être un élément important, c’est un peu la bête noire. En plus, on a fait un match nul à la maison lors de la première journée, donc ça peut être compliqué si on perd, ça fera 1 point sur 2 matchs. On peut avoir des doutes, mais ça peut être aussi une opportunité, si on reste sur la bonne volonté des joueurs contre Nantes, qui se sont battus et ont tenu le rythme à 10 contre 11, là on peut partir avec un côté positif. On a été solidaires dans une situation qui était mal embarquée au départ, il peut y avoir ce déclic : on sait qu’on va tous dans le même sens et ça c’est important.

 

Jules Koundé a remporté avec Séville la Ligue Europa le weekend dernier. Que pensez-vous de lui et de son parcours, à tout juste 21 ans ?

Je suis très heureux pour lui, c’est un très bon joueur… Mais on aurait dû le garder deux ans de plus. C’est toujours notre problème. Quand on part sur le principe que l’on s’appuie sur notre formation, qu’on fait monter des jeunes et ensuite qu’on les revend, on a deux options. Soit tu le fais trop rapidement et tu t’assures un prix de vente rapide. Soit tu as celui qui dit qu’il va le garder un peu plus. Durant ces deux années, cela va nous apporter un plus car il va encore progresser et le prix du transfert aura augmenté. C’est une question de politique mais en tant que supporter et ancien joueur, je me dis que c’est dommage de ne pas garder ce genre de joueur un ou deux ans de plus, surtout quand ils sont formés aux Girondins. On les revend trop vite. Lyon a compris ce fonctionnement, ils ont construit leur fortune ou plutôt leur pouvoir en gardant leurs joueurs, en proposant des contrats vraiment blindés de façon à ce que des joueurs, même s’ils sont sollicités par les plus grands clubs européens, soient dans l’obligation, pour service rendu, de rester plus longtemps au club. Chez nous, ça ne marche pas. Dès qu’on a un joueur qui fait une bonne saison, on veut de suite le transférer. Je suis content pour lui mais c’est dommage pour le spectacle à Bordeaux.

 

Est-ce que d’après vous, il y aurait aujourd’hui des jeunes joueurs dans l’effectif actuel qu’il faudrait protéger d’un départ trop rapide des Girondins ?

Il y en a certains qui sont présents mais qui n’ont pas encore eu l’occasion de s’exprimer à cause de la crise sanitaire que nous avons connue en début d’année. Il y en a qui ont du potentiel mais je sais aussi que derrière, il y a la pression des agents, des parents… On a envie de voir son joueur évoluer dans des grands clubs comme Manchester, Chelsea, Arsenal plutôt qu’aux Girondins. Mais la formation, c’est du donnant-donnant. Quand on met en place une stratégie avec des entraîneurs compétents, une équipe de jeunes avec une concurrence importante et que le joueur fait quatre matchs en pro et après on le vend… Ce n’est pas dans ma politique à moi. Ou alors on ne dit pas que l’on veut promouvoir les jeunes aux Girondins. On ne peut pas avoir le même discours.

 

Un grand merci à Philippe, comme d’habitude, pour sa participation et ses réponses.