InterviewG4E. Benoît Cheyrou : “J’ai grandi avec le club de Bordeaux dans le top 3 du football français”

Milieu de terrain élégant, décisif, et ayant un bel abattage sur le terrain, Benoit Cheyrou bénéficie d’une belle image. S’il commença à Lille en D1 (et une première titularisation contre Bordeaux d’ailleurs), pour poursuivre à Auxerre, c’est à Marseille où il fit l’essentiel de sa carrière (2007-2014) et où il rencontra à de nombreuses reprises les Girondins de Bordeaux à leur apogée, notamment lors de cette année 2008-2009 où il batailla avec notre club pour le titre. Le frère de Bruno a un avis bien précis sur le club au scapulaire, encore plus aujourd’hui de par son rôle de consultant sur Telefoot, où il fait bonne figure par ses analysées posées, tout comme quand il fut joueur. Et dire qu’il aurait pu être associé à son frère Bruno aux Girondins de Bordeaux sous l’ère Ricardo… Interview.

 

Vous avez été formé à Lille et avez vécu la montée en Première division en 2000. Votre première titularisation en Ligue 1 était face à Bordeaux le 4 novembre 2000, champion de France en 1999. Est-ce que vous vous souvenez de ce match et de cette équipe bordelaise ?

Oui, en effet. Si je me souviens bien, il y avait Alain Roche dans cette équipe. Il y avait Pascal Feindouno aussi, je me rappelle de ce joueur-là. Forcément, quand on vient juste d’être professionnel et qu’on vient de deuxième division, quand on rentre dans ce stade mythique, contre des joueurs que l’on regardait à la télévision, c’est forcément impressionnant. Mais il faut vite se mettre dans le bain, laisser le respect au vestiaire et faire ce que l’on a à faire sur le terrain.

 

Que représentaient pour vous les Girondins de Bordeaux, quand vous étiez plus jeune ? On imagine que vous avez dû suivre lors de votre adolescence, l’épopée de Zidane, Lizarazu et compagnie en Coupe d’Europe. Quels souvenirs gardez-vous des Girondins ?

Forcément, l’épopée en Coupe d’Europe, avec Christophe Dugarry aussi, puis plus tard avec Jean-Pierre Papin… pour moi, c’était une grosse équipe. Je me rappelle également de la période avec Elie Baup qui était coach, notamment en 1999, l’année où vous êtes champions. C’était une très belle équipe, avec Micoud, Benarbia, Laslandes, Wiltord… C’est un club historique des années 90, 2000. J’ai grandi avec le club de Bordeaux dans le top 3 du football français.

 

Après votre passage à Lille puis Auxerre, vous intégrez le club de l’OM en 2007. Pour les supporters bordelais, les confrontations contre Marseille ont toujours une saveur particulière. Est-ce que cette pression se ressentait en tant que joueur marseillais ?

Elle se ressentait plus quand on allait jouer à Bordeaux, parce qu’il y avait ce record incroyable, que j’ai du mal à comprendre et à croire même. Ça fait plus de 40 ans que l’OM n’arrive pas à gagner à Bordeaux. C’est toujours un match particulier car on veut être l’équipe qui casse cette mauvaise série. Je me rappelle de plusieurs confrontations, notamment, en 2009, l’année où il y avait Chamakh, Gourcuff et compagnie.

 

Photo : Jean Paul Thomas / Icon Sport

 

Lors de la saison 2008/2009 justement, vous jouez le titre face aux Girondins, emmenés par Laurent Blanc, avec des joueurs comme Gourcuff, Chamakh, Cavenaghi… Quels souvenirs gardez-vous de cette saison et de cette course au titre face à Bordeaux ?

Ce duel a duré longtemps, pourtant Bordeaux partait de très loin. On ne les voyait pas aussi beaux au mois de janvier, car il me semble qu’il y avait Lyon dans la course, tout comme Paris. Et puis, ils font cette série incroyable, 13 victoires d’affilée, alors que nous, on était très bien au classement. On perd un match au Vélodrome aussi contre Lyon, trois journées avant la fin je crois, et c’est là que Bordeaux nous passe devant. Après, on se disait qu’ils allaient faire un faux pas mais on n’avait plus notre destin entre nos mains. Ils ne font aucun faux-pas et enchaînent une série incroyable. A ce moment-là, ils marchaient sur l’eau. Tout ce qu’ils tentaient, que ce soit Gourcuff, Chamakh, Cavenaghi, tout ce qu’ils tentaient, ça fonctionnait. Je me souviens de ce match de Bordeaux à Rennes, dans les derniers matchs du championnat, c’est le gardien remplaçant de Rennes qui joue ce match-là et il ne fait pas un gros match. On s’était dit que si ça avait été le gardien titulaire, peut-être qu’ils nous auraient aidé à tenir en échec Bordeaux et ça nous aurait suffi pour être champion cette année-là. On avait vraiment le sentiment de mériter ce titre de Champion en 2009 car on produisait un bon football. On avait enchaîné aussi avec la Champion’s League, on prenait beaucoup de plaisir sur le terrain. Mais Bordeaux, il faut l’avouer, était meilleur que nous.

 

Vous remportez la Coupe de la Ligue en 2010 face à Bordeaux. Pensez-vous que cette rencontre fut un tournant pour votre titre de Champion de France, Bordeaux étant votre principal adversaire ?

Moralement, c’est vrai que ça nous a fait beaucoup de bien de gagner cette Coupe de la Ligue, qui était assez tôt dans le calendrier, car c’était en mars, si je me rappelle bien. Gagner ce premier titre alors qu’on ne faisait pas une saison extraordinaire, ça nous a donné beaucoup de confiance et de là est partie une certaine dynamique. Après, on ne nous a pas arrêté et le fait d’avoir gagné ce titre face à Bordeaux, nous a peut-être donné un avantage psychologique. Je me souviens d’une image qui m’avait marqué, c’est un match de préparation avant cette saison 2009/2010 face à Bordeaux. Souleymane Diawara venait de nous rejoindre, il venait d’être champion avec Bordeaux la saison d’avant. On l’a vu bien rigoler avant le match avec ses anciens partenaires, qui étaient aussi ses amis. Mais pendant le match, je me rappelle d’un tacle qu’il avait mis à Marouane Chamakh. Et là, je me suis dit « sur le terrain, il n’y a plus d’amis ». C’était vraiment bon signe pour nous. Il nous a beaucoup apporté Souley, comme il a apporté à Bordeaux aussi l’année d’avant. Cet esprit de gagne, de compétition, on laisse les amis au vestiaire et sur le terrain, on n’en a pas. C’est une image qui m’avait marqué et je pense qu’à tout le groupe marseillais aussi.

 

Est-ce que durant votre carrière, vous avez été approché par les Girondins de Bordeaux ? Est-ce que ça vous aurait plu d’y jouer ?

Oui, j’ai été approché par les Girondins, lorsque j’étais à Auxerre notamment. C’était Ricardo le coach à l’époque. C’était quand il y avait mon frère, qui n’est resté qu’une année. Il voulait nous associer tous les deux au milieu de terrain. Ça ne s’était pas fait, je ne sais pas trop pourquoi mais ça m’aurait plu évidemment, surtout de jouer avec mon frère. Et ça m’aurait plu de jouer dans ce club qui est apprécié.

 

 

Votre frère a joué aux Girondins et n’est resté qu’une saison. Bordeaux l’a relancé cette année-là d’ailleurs… Est-ce que c’est aussi son ressenti ?

Oui, je pense qu’avec Ricardo, ils avaient fait une très belle année, sur le plan collectif et lui sur le plan individuel. Après un prêt à Marseille où ça ne s’était pas super bien passé, il s’était bien relancé et avait fait une saison pleine, chose qu’il n’avait pas faite depuis 3 ans. Il était content d’avoir retrouvé son niveau, dans un groupe qui était bon, avec un coach qui lui faisait confiance. Il était très déçu d’ailleurs de ne pas être resté là-bas. Je n’ai pas souvenir pourquoi ça ne s’était pas fait à la fin, mais il aurait voulu rester beaucoup plus longtemps dans ce club où il se sentait bien.

 

Depuis des années, les Girondins de Bordeaux ont baissé de standing. Est-ce que cela reste pour vous un grand club français, et qu’est-ce qu’il manquerait pour revenir sur le devant de la scène ?

Pour nous, les gens de ma génération, ceux qui ont une quarantaine d’années, Bordeaux, c’est toujours un des plus grands clubs français. Maintenant, c’est vrai que c’est décevant de ne pas les voir plus haut, de ne pas les voir jouer la Coupe d’Europe plus régulièrement. Maintenant, c’est aussi une question de budget et d’instabilité comme on peut le voir ces dernières années et c’est bien dommage, surtout avec un nouveau stade, qui a l’air magnifique… Il y a tout pour faire un bon club. Il y a des jeunes qui sortent du centre aussi. Ce qui leur manque, je pense, vu de l’extérieur, c’est peut-être plus de stabilité au club pour essayer de construire un projet pérenne au moins sur le moyen terme.

 

Depuis deux ans, les Girondins de Bordeaux ont été rachetés par un fonds d’investissement américain. Comme vous le savez, de nombreuses tensions existent. Les supporters protestent car ils sentent que le club perd ses valeurs en faveur de projets mercantiles. Que pensez-vous de ce type de rachat ? Est-il adapté à la culture du foot français ?

Pour avoir vécu au Canada pendant 4 ans, je vois comment ça se passe là-bas, on consomme le sport différemment quand on est aux Etats-Unis ou au Canada. C’est moins une logique de résultat mais plus une logique de business effectivement. Maintenant, ça ne veut pas dire que les investisseurs qui viennent de là-bas, qui viennent en France ou en Europe, n’ont pas des projets pour faire grandir le club. C’est aussi leurs intérêts de faire grandir le club, pour lui faire prendre de la valeur aussi, car c’est un business. C’est très rare que des mécènes arrivent pour mettre de l’argent dans un club, acheter des joueurs et ne pas se dire à un moment donné qu’il faut que ça soit rentable. Il y a peu de personnes dans le monde qui peuvent se dire ça. Je pense qu’il faut accepter ce genre de projet mais il faut qu’il soit mené avec des gens qui connaissent le football européen et tous ses rouages. Je pense qu’on ne peut pas cracher dans la soupe et être contre ce genre d’investissement. Ils arrivent avec de l’argent, ils veulent en gagner plus mais si c’est fait intelligemment, on peut en sortir grandi, avec des joueurs qui prennent de la valeur et surtout une équipe compétitive, qui peut jouer les premiers rôles. C’est ce que veulent les supporters : gagner des matchs. Je pense que le but ultime de n’importe quel investisseur, c’est celui-ci.

 

Vous avez parlé du besoin de s’appuyer sur des gens qui connaissent le club. A l’arrivée des américains, les anciens ont été éjectés et de nombreuses nouvelles personnes sont arrivées. Aujourd’hui, des anciens reviennent petit à petit, comme Rio Mavuba, Jaro Plasil qui a intégré le staff de l’équipe pro, Alain Roche, ou encore Jean-Louis Gasset. C’est important d’après vous de s’appuyer sur des anciens pour construire un projet autour de ces personnes-là ?

Je pense que c’est important de faire confiance aux anciens, parce que dans chaque club, il y a une culture différente, un environnement différent. Le fait d’y avoir joué ou entraîné leur permet de connaître cet environnement-là, ils y sont familiers et savent comment ça fonctionne. Il y a déjà un temps d’adaptation en moins pour gérer cet environnement qui est propre à chaque club. Dans chaque ville ou région, il y a une façon de fonctionner différente. Une fois qu’on la connaît, c’est beaucoup plus facile. Je pense que toutes ces personnes qui reviennent, elles le font parce qu’elles sont attachées au club. Ils ont vécu de bons moments et ils ont envie de rendre au club ce que le club leur a donné. Je pense que c’est une très bonne chose et beaucoup de clubs devraient travailler de la sorte.

 

Photo Telefoot

 

Après de nombreux changements sur le banc ces dernières années, les Girondins débutent cette saison avec le retour de Jean-Louis Gasset en tant qu’entraîneur principal. Que pensez-vous qu’il puisse apporter aux Girondins pour ce projet à moyen terme ?

Je pense qu’on l’a vu déjà sur les 6 premiers matchs. Pourtant ce n’était pas un cadeau. Il est arrivé quelques jours avant le début de championnat, il n’a pas pu faire les transferts qu’il voulait, il n’avait pas d’argent pour acheter les joueurs qu’il voulait. C’est compliqué. C’est plus facile quand un coach arrive et qu’il peut acheter des joueurs à 50 ou 100 millions. Mais ce n’est pas le cas. On connaît les valeurs humaines de Jean-Louis Gasset pour fédérer. Il a réussi à le faire partout où il est passé, en tant qu’adjoint ou en tant qu’entraîneur principal. A Saint-Etienne, c’est extraordinaire ce qu’il a fait alors que le club était en mauvaise posture. Je pense que c’est un très bon choix, vu de l’extérieur, d’avoir pris Jean-Louis Gasset pour coacher cette équipe de Bordeaux, pour repartir sur un projet avec des valeurs saines. On le voit à travers les résultats. Ils ne sont pas extraordinaires pour l’instant mais c’est solide. Meilleure défense du championnat, c’est quelque chose d’important. Après, offensivement, on cherche encore la bonne formule pour déséquilibrer et déstabiliser l’adversaire de façon plus dangereuse. Mais on voit qu’il y a une certaine base solide déjà. C’est ce qu’avait dit Jean-Louis Gasset quand il est arrivé. Le premier chantier est d’avoir de la stabilité derrière et faire confiance à des joueurs comme Paul Baysse qui n’avait pas joué depuis un an et demi. Ce sont des signaux forts. Il y a des gens sur qui on peut compter et ils sont la meilleure défense du championnat, donc ça veut dire beaucoup. Je pense que cette victoire 3-0 contre Dijon a fait beaucoup de bien. Mettre beaucoup de buts et ne pas en prendre juste avant la trêve internationale, c’est bien aussi de partir pendant deux semaines avec cette victoire que l’on peut plus savourer.

 

Ces derniers jours, l’information principale concernant les Girondins est la venue d’Hatem Ben Arfa à Bordeaux. Vous le connaissez bien puisque vous avez joué avec lui à Marseille. Que pensez-vous de cette arrivée ? Cela peut-être une belle opportunité à la fois pour les Girondins et Hatem, si chacun fait les efforts pour, non ?

Les deux parties ont tout intérêt que ça se passe bien, que ce soit pour le club ou le joueur. Je ne vois pas pourquoi ça se passerait mal. Jean-Louis Gasset connaît très bien Hatem aussi. On entend souvent le fait qu’il marche à l’affectif et c’est vraiment ça. Quand on lui fait confiance, il est capable de se libérer, de se lâcher et c’est comme ça qu’il peut être le meilleur. On l’a vu à Nice, qui a été sa meilleure saison pour moi, il avait très peu de contraintes sur le plan offensif donc offensivement, il a pu se libérer et faire beaucoup de choses. J’imagine que sa gestion sera la même par Jean-Louis Gasset. Après, il va falloir voir comment il est physiquement et comment il est lors de ses premiers matchs. Il faut qu’il reprenne le rythme mais je pense que c’est une bonne chose pour le club et le joueur.

 

Quelles sont ses forces et ses faiblesses d’après vous ?

Sa force, c’est de pouvoir déséquilibrer n’importe quel joueur ou équipe. Son talent est de pouvoir dribbler, créer des choses offensivement. Il sait marquer et être décisif aussi. Et faire du spectacle aussi. J’espère qu’on pourra vite revenir dans les stades et ça pourra donner envie aussi aux gens d’y revenir dans les tribunes.

 

 

Comme on l’a dit, le groupe n’a pas changé depuis la saison dernière car il n’y a pas eu de nouvelles venues mis à part celle d’Hatem Ben Arfa. D’après vous, quelle place peuvent-ils prétendre au classement cette saison ?

C’est toujours difficile de prédire le classement. Je pense honnêtement que Bordeaux peut être dans la première partie du classement. Ils ont fini 12ème la saison dernière… Je les vois faire mieux. Après, c’est difficile avec ce groupe sans recrutement, car Hatem, ça reste quand même un pari, un coup tenté, c’est dur d’espérer mieux. Il y a des équipes devant comme Paris, Monaco, peut-être Lyon aussi qui a su garder ses meilleurs joueurs, Rennes, Lille… Au vu des 6 premiers, je pense que ça sera difficile de rentrer dans les 6-7 premiers, mais pourquoi pas.

 

Dimanche, les Girondins se déplacent au Vélodrome. Les deux équipes sont à égalité, au milieu du classement. Dimitri Payet sera absent pour ce match. Comment voyez-vous cette rencontre ?

C’est toujours un gros match. C’est une rencontre avec deux équipes qui peinent un petit peu. Je pense que Bordeaux est plus à sa place que Marseille car l’OM a plus de pression. On les attend beaucoup plus haut que les Girondins cette saison, par rapport à leurs classements la saison dernière. Ils s’en sortent bien finalement contre Lyon. C’est un match où il y a beaucoup d’internationaux qui sont partis, de part et d’autre. Donc ce n’est pas forcément la préparation idéale pour les coachs tactiquement, mais je pense que Marseille a plus à perdre que les Girondins sur ce match-là.

 

Lorsque l’on s’apprête à jouer un match important comme celui-ci, très attendu par les supporters mais qui se jouera à huis-clos, comment on aborde cela en tant que joueur, pour rester motivés ? Est-ce qu’il y a une approche mentale différente, due à ce contexte ?

Forcément. Maintenant, j’ai envie de dire que les joueurs sont habitués. C’est une préparation différente en effet, mais là ils ont pris l’habitude. C’est vrai que quand on est joueur, on a forcément envie de jouer dans des stades pleins, pour être poussés par nos supporters, ou au contraire, être galvanisés par l’animosité que l’on peut ressentir lorsque l’on joue à l’extérieur. C’est pour ça que l’on joue au foot au départ. Il y a forcément un peu de tristesse, de chagrin dans la tête des joueurs. Mais je pense que maintenant, il y a une certaine habitude. Ça reste un sport, une passion, mais c’est un métier aussi. Il faut aller gagner les matchs et croyez-moi, la motivation, on la trouve dans ce genre de rencontre.

 

Un pronostic pour le match de samedi ?

Allez, 2-1 pour Marseille… je suis obligé (rires) !

 

Merci beaucoup Benoit, et bonne saison aux côtés de Telefoot !

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