InterviewG4E. Corentin Martins : “Bordeaux est un grand club. J’espère qu’à l’avenir, il y aura de meilleurs résultats”

Ancien de la maison des Girondins mais pas que, Corentin Martins, a connu une belle carrière au poste de meneur de jeu, un poste qui tend aujourd’hui à disparaitre. Il a connu des heures de gloire sous le maillot de l’AJA avec un titre de Champion de France ainsi que des victoires en Coupe de France avec Auxerre mais également Strasbourg. Son passage aux Girondins, après le titre de 1999, pouvait nourrir de grosses ambitions, lui qui avait été recruté pour prendre le relais d’un certain Ali Benarbia, ou encore de Stéphane Ziani. Le désormais actuel sélectionneur de l’équipe de Mauritanie a débuté, comme entraineur, sur le banc du futur adversaire des Girondins de Bordeaux en championnat, le Stade Brestois, son club formateur, mais également le club de sa ville de naissance. De Bordeaux à Brest, Corentin Martins nous dit tout. Interview.

 

Vous débutez votre carrière en 1989, avec Brest, ville où vous êtes né et votre premier match est contre les Girondins de Bordeaux. Est-ce que vous vous souvenez de ce premier match professionnel au Stade Lescure ?

Oui, bien sûr, on n’oublie jamais ce genre de choses-là. C’était le mois d’août 1989. J’ai dû rentrer à 20-30 minutes de la fin, on perdait 1-0 et au final on a perdu 3-0.

 

Lors de la saison 1990/1991, vous marquez un superbe retourné acrobatique dans ce même stade…

Oui, bien sûr, c’était à Joseph-Antoine Bell. Je crois qu’on avait gagné 4-1. On avait fait un grand match et c’est vrai que j’avais marqué ce but.

 

 

Que représentaient pour vous à l’époque, les Girondins de Bordeaux ?

Les Girondins de Bordeaux, dans les années 90, ils étaient dans leur grande rivalité avec l’OM. C’étaient les deux grands clubs, même si on pouvait rajouter Paris derrière. Les Girondins et l’OM étaient vraiment les deux grands clubs français donc jouer avec Brest contre Bordeaux, ça représentait des matches importants, des matches de gala.

 

A Auxerre, en 1992, vous avez vu arriver un jeune joueur qui sera par la suite un joueur emblématique des Girondins de Bordeaux, c’est Lilian Laslandes. Est-ce que vous vous souvenez de lui, jeune ? Avait-il déjà la personnalité qu’on lui connaît ?

Quand il est venu à Auxerre, il arrivait de Libourne Saint-Seurin et il est arrivé, pas vraiment sur la pointe des pieds mais plutôt dans l’optique de ne pas faire de bruit, de travailler. C’est quelqu’un qui est un gros bosseur donc il voulait progresser. Il était à l’écoute, il se fondait bien dans le groupe mais avec discrétion. Entre parenthèses, et c’est une belle parenthèse : j’ai joué avec pas mal d’attaquants mais pour moi Lilian, ça reste le meilleur attaquant avec lequel j’ai joué durant ma carrière. Les attaquants ont ce côté égoïste par moment et des fois ils oublient de nous servir si on est mieux placé. Et Lilian, il était toujours à faire le bon choix dans le dernier geste, soit par une passe décisive, soit prendre sa responsabilité de frapper fort aux buts.

 

Est-ce sa vision du jeu qui faisait de lui ce joueur qu’il était ?

Je pense que ça fait partie de sa personnalité. C’est quelqu’un qui aime bien donner aux autres. Sur le terrain, ça se vérifie. Pour donner un exemple, une fois en discutant, on décide d’organiser un repas ensemble avec quelques joueurs, et Lilian dit qu’il amène quelques bouteilles. Il y avait de très bons vins, donc assez chers. J’ai voulu participer pour prendre en charge une partie et il n’a jamais voulu. C’est quelqu’un qui avait décidé quelque chose et qui voulait le faire partager à ses amis.

 

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Il a finalement joué à Bordeaux, a formé un superbe duo avec Sylvain Wiltord et ils ont fini Champions de France en 1999. Ca a été une année incroyable pour les Girondins. Quels souvenirs gardez-vous de cette équipe ?

J’ai de bons souvenirs, d’autant plus que je suis arrivé l’année juste après. Sylvain et Lilian sont deux passionnés de football. Sylvain, c’est quelqu’un d’un peu ‘olé olé’ avec le ballon, qui ne pensait qu’à une chose, prendre du plaisir sur le terrain, que ce soit à l’entraînement ou en match. Ils se sont bien trouvés tous les deux parce qu’ils partageaient cette passion du foot pour essayer de prendre du plaisir et gagner des matches.

 

Pouvez-vous nous raconter comment s’est déroulée votre arrivée aux Girondins de Bordeaux  Aviez-vous eu des contacts les saisons précédentes ?

J’avais déjà eu un contact quand Brest, en 1991, a eu une liquidation judiciaire, et Bordeaux venait d’être rétrogradé administrativement. Sur la saison 1991/92, quand les Girondins étaient en seconde division, j’avais failli signer à cette époque-là et finalement, j’avais été à Auxerre. Ensuite, en ce qui concerne mon arrivée en 1999/2000, où on a joué la Ligue des Champions, je suis arrivé dans un super groupe, très sain avec une très bonne ambiance, même si on n’a pas fait une grande saison cette année-là. Il y avait quand même un bon état d’esprit et un bon groupe.

 

Vous arrivez à Bordeaux pour remplacer Ali Benarbia, et il y avait également Stéphane Ziani qui pouvait jouer numéro 10 à l’époque. Y avait-il une certaine pression entre vous ?

Ma venue était un peu particulière, parce que j’étais à Strasbourg, j’avais des problèmes avec mes dirigeants à l’époque. Il y a Stéphane Ziani qui se fracture la clavicule le 29 ou 30 août, juste avant la fin du mercato d’été. Du coup, j’ai eu cette possibilité-là de pouvoir être prêté à Bordeaux. Le contact s’est fait et c’est vrai qu’au début j’étais venu pour remplacer Stéphane Ziani par rapport à son souci. Après, on a été en concurrence par la suite, mais ça s’est bien passé, c’est quelqu’un que j’appréciais beaucoup.

 

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Lors de cette saison, vous avez jouer la Ligue des Champions avec Bordeaux. Vous passez le premier tour avec le Spartak de Prague et vous vous retrouvez au second tour avec Valence, Manchester United et la Fiorentina. Quels sont vos souvenirs les plus marquants de cette épopée européenne ?

C’est une superbe expérience car c’est la seule année où j’ai pu jouer en Ligue des Champions. C’était déjà une satisfaction de passer le premier tour et on est tombé dans un groupe avec des équipes qui avaient l’habitude de jouer cette compétition. Manchester United, on ne va pas les présenter. A Valence, je crois qu’on a dû prendre 3-0, c’était un match très compliqué. Manchester aussi, ça n’a pas été facile. Et la Fiorentina, je n’avais pas joué le match retour et on avait fait 0-0 à domicile. Ce deuxième tour des poules a été plus compliqué.

 

Vous n’êtes resté qu’une année à Bordeaux. Auriez-vous voulu rester plus longtemps ?

Oui, bien sûr, car comme je le disais, c’est un grand club. C’est une belle ville et il y a beaucoup de choses intéressantes. Après, il me restait encore quelques années à Strasbourg, il y avait eu du changement. Je ne sais même pas s’il y avait une option d’achat à l’époque pour Bordeaux. J’avais rencontré le président Triaud à la fin de cette saison-là et il m’avait dit qu’il ne souhaitait pas me conserver. Et le président Triaud, c’est quelqu’un que j’ai apprécié d’ailleurs durant cette année là-bas.

 

Elie Baup, votre coach de l’époque, a fait votre éloge en disant qu’il se doutait que vous alliez devenir entraineur, alors qu’il ne vous a connu que lors de cette saison à Bordeaux. Est-ce que vous avez senti rapidement dans votre carrière que le métier d’entraineur vous intéressait ?

Franchement, non (rires). Même si j’adore le foot et que c’est ma passion depuis toujours. Mais c’est vrai qu’à une époque, quand on termine sa carrière, on n’a plus envie de reprendre les valises et de voyager à droite à gauche, avec sa famille, les enfants qui grandissent… C’est pour ça que quand j’ai arrêté, je suis revenu en Bretagne. J’ai eu l’opportunité de rentrer à Brest comme directeur sportif. C’est un métier qui me plaisait aussi, le recrutement. Dans ces 6 années où j’ai été directeur sportif, j’ai fait 3 fois l’interim en étant coach. C’est là où j’ai redécouvert l’adrénaline du terrain. Quand on est joueur, on connaît cette adrénaline et le fait d’être sur le banc, d’être proche du terrain, j’ai redécouvert ça. On fait partie prenante du résultat d’un match et ça me plaît de transmettre tout ce que j’ai pu vivre et apprendre dans le football et le transmettre aux plus jeunes.

 

Quel lien avez-vous gardé avec les Girondins de Bordeaux ? On se rappelle de votre venue pour l’inauguration du stade en 2015.

C’est vrai. J’étais venu, suite à une invitation des Girondins. Je suis revenu une ou deux fois depuis. En ce moment, c’est compliqué donc on ne peut pas mais j’aime bien revoir les anciens joueurs. J’ai gardé de bons souvenirs là-bas. Ca me fait plaisir d’y retourner et de revoir Lilian par exemple. Aujourd’hui, ils ont un beau stade. J’espère que bientôt ils vont pouvoir vibrer avec plein de monde. C’est un peu le point noir de ce stade-là, c’est qu’il n’y a vraiment jamais eu grand-monde pour le remplir.

 

Est-ce que vous suivez de près l’actualité des Girondins de Bordeaux, qui déjà avant la crise due au Covid était assez mouvementée ?

Oui, de toute façon, ce n’est jamais facile quand il y a un changement de direction, en plus quand ce sont des dirigeants ou des propriétaires étrangers. La culture française du football est différente de celle de l’étranger. Il faut toujours faire le choix des bonnes personnes aux bons endroits et ça n’est jamais facile non plus. Il y a eu des changements d’entraîneurs assez réguliers donc pour la stabilité ce n’est pas ce qu’il y a de mieux. Maintenant, il y a Jean-Louis Gasset, que l’on ne présente plus, c’est quelqu’un qui a fait du très bon boulot dans les clubs où il est passé, et là il est en train de redresser les résultats au sein des Girondins. J’espère qu’à l’avenir, il y aura de meilleurs résultats.

 

 

Vous avez joué avec Alain Roche, lorsque vous étiez à Auxerre. Il est aujourd’hui le nouveau directeur sportif des Girondins et il est arrivé au club des conditions de travail assez limitées. Que pouvez-vous nous dire sur lui et que pensez-vous qu’il puisse faire à Bordeaux ?

Il y a deux choses. Un, Alain, quand je suis arrivé à Auxerre, c’est le premier à m’avoir invité chez lui. Je lui suis reconnaissant pour ça, pour m’avoir intégré au groupe, à la vie auxerroise. Et de deux, le métier de directeur sportif, je ne connais bien. Quand on a peu de moyens, c’est en fonction des attentes d’un club historique comme les Girondins. Sans moyens, personne ne peut rien faire. C’est aussi simple que ça. Souvent, les équipes qui investissent le plus sont celles qui ont les meilleurs résultats, en général. Moins on a de moyens, plus c’est compliqué de faire venir de bons joueurs et obtenir des résultats. C’est quelqu’un qui a connu ce rôle-là à Paris, je ne vais pas dire qu’il découvre, il connaît le métier. C’est quelqu’un que j’apprécie, qui est très honnête, très droit. J’espère que ça sera une réussite pour lui aux Girondins dans les années qui viennent.

 

Avec votre expérience de directeur sportif, comment gérer le cas de Bordeaux, qui se compose d’un groupe élevé de contrats professionnels et dont certains joueurs qui jouent peu ont un salaire élevé ? Est-ce que l’objectif d’Alain Roche n’est pas celui d’écrémer ce groupe pour pouvoir mieux le renforcer par la suite ?

Un club comme les Girondins sait s’appuyer sur son centre de formation. Pour moi, un groupe doit être constitué de 22 joueurs professionnels et 3 jeunes en plus du centre. C’est comme ça que je vois les choses. La difficulté quand on est dans un club de football professionnel, c’est de savoir qui développe la politique sportive du club : est-ce l’entraîneur, le directeur sportif ? C’est toute la difficulté entre l’un et l’autre. On le voit bien quand un entraineur arrive et dit qu’il veut tel et tel joueur, quand il repart, le suivant veut d’autres joueurs et on ne s’en sort plus. Je pense que le mieux pour un club c’est de s’appuyer sur un directeur sportif qui connaît bien le football et que ce soit lui qui instaure une politique de choix des joueurs, en accord avec l’entraîneur. Je trouve que la politique sportive, c’est le directeur sportif qui doit la mettre en place. C’est lui avec le président qui doit décider des joueurs qui arrivent. Voilà comment je vois les choses.

 

Malgré le peu de moyens, Alain Roche a permis l’arrivée de Hatem Ben Arfa aux Girondins. Ben Arfa s’adapte petit à petit aux Girondins et revient en force comme on l’a vu contre Rennes et Paris. Que pensez-vous de ce joueur, lui qui évolue au poste de numéro 10 comme vous, un poste qui disparaît ?

Tout le monde est d’accord pour dire que c’est un joueur exceptionnel avec le ballon. Il a marqué des buts exceptionnels dans sa carrière. Ce qui lui a manqué c’est peut-être un peu de maturité, quand il était plus jeune pour faire les bons choix. Les bons choix c’est travailler tous les jours et peut-être que ça, il l’a un peu oublié en se reposant trop sur son talent naturel. Mais en tout cas, pour moi, en tant que spectateur et passionné de football, on regarde les matches pour voir ce genre de joueur, les voir sortir des choses exceptionnelles que l’on ne voit pas chez tous les joueurs. Après, pour un groupe, un collectif, une équipe, il faut des choses en plus. Il faut travailler pour le groupe. Peut-être que dans le passé, il ne l’a pas tout le temps fait.

 

Un homme essentiel aux Girondins pour relancer le club aujourd’hui est Jean-Louis Gasset. Il connaît déjà les Girondins et certains joueurs de l’effectif qu’il a croisés à Paris ou en Equipe de France. Que pensez-vous du travail qu’il effectue à Bordeaux ?

Ce n’est pas évident car je ne connais pas bien le groupe et les joueurs qui composent l’effectif mais en tout cas, sur Jean-Louis Gasset, de ce que j’ai pu lire ou écouter, c’est quelqu’un qui a de grosses connaissances du football. Partout où il est passé, comme adjoint ou numéro un, il a apporté beaucoup aux joueurs et aux clubs. Aujourd’hui, Jean-Louis Gasset n’a pas dû trop changer dans sa méthode. Je pense que c’est aussi aux joueurs de s’adapter, de donner ce que l’entraîneur attend. Tous les entraîneurs savent que ce n’est pas eux qui gagnent les matches, ce sont les joueurs. C’est aux joueurs de prendre leurs responsabilités, même si le coach est un guide, il faut qu’il soit suivi par les joueurs.

 

 

Ce weekend, Bordeaux affronte donc Brest. On vous imagine fortement attaché à ce club, le Stade Brestois, club où vous avez joué et entraîné. Quelles sont les forces de ce club et de cette équipe, d’après vous ?

J’ai vu quelques matches de Brest cette saison et ce qui en sort c’est qu’ils pratiquent vraiment un football plaisant, avec beaucoup de mouvement et de technique. Ils ont du jeu sur les côtés que ce soit par les latéraux ou les excentrés. Il y a beaucoup de variété dans leur jeu et c’est plutôt plaisant à voir à la télé. Là, ils ont en train de confirmer leur bon début de saison même si au début, ils avaient du mal à concrétiser leur beau jeu. Là, ça a l’air de passer. Et les Girondins, de leur côté, sont en train de progresser dans leur jeu collectif, donc on pourra avoir un beau match de football.

 

Justement, Brest et Bordeaux sont côte à côte au classement et sont les deux sur une bonne dynamique depuis quelques matches. Cette rencontre est donc capitale pour les deux clubs, afin d’être bien positionnés. Comment voyez-vous ce match ?

Avec les tribunes vides, c’est encore plus difficile ce type de match. Je trouve que Brest et les Girondins se ressemblent un petit peu dans leur jeu. Ils sont capables de créer du jeu et des occasions. Brest a l’air d’être aussi efficace à l’extérieur. Ca va être un match assez serré je pense.

 

Un grand merci à Corentin pour le temps qu’il nous a accordé. Nous lui souhaitons de nouvelles victoires et réussites avec la Mauritanie, sélection qu’il a fait monter et qu’il dirige d’une main de maître. Bravo, et merci !