Interview. Raphaël Perrin, avocat en droit des sociétés, fait le point sur la situation actuelle des Girondins de Bordeaux

Raphaël Perrin, avocat en droit des sociétés chez Perspectives, a fait dans le Before un point complet sur la situation actuelle des Girondins de Bordeaux, et surtout la prochaine étape, à savoir la mise en place d’un mandataire ad hoc. L’interview vidéo, réalisée par Julien Bée, est à retrouver en intégralité ICI. Merci à Raphaël pour les précisions et éclaircissements. 

La procédure

« L’actionnaire majoritaire a annoncé qu’il ne financerait plus les Girondins de Bordeaux, qu’il ne supporterait plus les besoins de trésorerie, ce qui veut dire que le club se retrouve en grande difficulté. Ce n’est pas encore insurmontable. Le club alerte le tribunal et ses créanciers sur les difficultés futures qu’il va probablement rencontrer pour faire face à son passif. Le tribunal nomme un mandataire ad hoc, qui sera chargé de discuter, négocier, avec les créanciers du club. Le mandataire va aider le club pour discuter des dettes, de l’apurement des dettes éventuelles. Le mandataire est nommé à la demande de la direction et c’est le tribunal qui fixe la mission, en échange avec le club aussi. Aujourd’hui il faut connaitre les tenants et les aboutissants de cette nomination, et l’étendue du mandat ».

Le pire scénario ?

« On ne peut pas dire que c’est une décision rassurante. Le pire du pire, ce qui parait peu probable en l’état, c’est la mise en liquidation très rapide du club. On se rend compte que le montant des dettes est tellement important qu’on n’y fera jamais face avec l’actif que l’on peut récupérer à court terme. C’est bien trop prématuré aujourd’hui pour se positionner comme ça et avoir cette conclusion. Là, le club serait relégué, et il devrait repartir comme Strasbourg en 2011, en division inférieure. Mais on n’en est pas là du tout ».

Est-ce qu’un repreneur devrait automatiquement s’acquitter de la dette ?

« Cela dépendra de la nature du repreneur, du moment. On est dans une procédure où justement le mandataire intervient pour négocier la dette. Négocier la périodicité de remboursement de la dette, quand elle sera exigible. Et si oui ou non il va réussir à négocier des abondements de dette : un abandon total ou partiel de dette en fonction des créanciers, etc. Ce qui est certain c’est qu’aucun créancier ne viendra discuter de sa dette si les autres n’y viennent pas. Pour le repreneur, cela dépendra de la négociation. Est-ce que le repreneur va venir tout de suite ? Est-ce que le repreneur est un passionné, un investisseur ? Qu’attend-il d’une reprise ? Est-ce qu’il viendra au moment où la dette est négociable au maximum ? Est-ce qu’il va attendre que le club soit vraiment en redressement judiciaire voire en liquidation pour négocier au plus bas ? S’il arrive à une étape ultérieure du processus, il n’aura évidemment pas à payer toute la dette, puisqu’il va jouer sur la procédure pour négocier au rabais cette dette. Tout dépendra de l’arrivée des nouveaux investisseurs et d’un éventuel repreneur »

Cette procédure tire t-elle un trait sur tout retour sur investissement pour King Street ?

« Pas nécessairement. Un retour sur la rentabilité oui, vu le contexte et la situation. Sur les apports qu’il a pu faire par le passé, en fonds propres, cela dépendra d’une cession. Ce n’est pas ce qui est ouvert, là. Ce qui a été ouvert est une procédure qui vise à négocier avec les créanciers un aménagement de la dette. King Street, dans sa position, se dit ‘attendez, on a des pertes. Pour financer les pertes du passé comme de demain, j’ai besoin de mettre de l’argent sur la table car le club ne génère pas cet argent’. Là, l’actionnaire a simplement dit qu’il ne remettrait plus d’argent. Cela ne veut pas dire qu’il renonce au remboursement de son compte courant ou de ses apports si jamais il y a une vente, cela veut dire qu’il ne mettra plus d’argent. En faisant ça, il se met à risque que le club se retrouve en procédure collective, et qu’on lui demande d’abandonner lui-même sa créance. Il ne renonce donc pas nécessairement mais il se met face à l’hypothèse d’une situation où il devrait y renoncer »

King Street peut-il rester aux Girondins de Bordeaux ?

« Sauf erreur de ma part, je n’ai pas vu de communiqué de la part de King Street. On ne connait pas leur position officielle. On aurait du mal, au vu de la situation avec les supporters, à comprendre que l’actionnaire qui n’a plus vocation à supporter le club et ses besoins, reste. A priori, ce n’est pas ce vers quoi on se dirige, mais plus vers une vente. A priori ils sont partis pour sortir et le fait de placer le club dans cette situation invite à penser la même chose. Mais ce n’est pas nécessairement automatique pour autant. On pourrait très bien imaginer King Street aille chercher un pool d’investisseurs qui viennent à leurs côtés pour mettre de l’argent, là où eux en ont déjà mis assez, pour être accompagnés dans le besoin de trésorerie future. Mais ce n’est pas ce qui est le plus probable. Cela reste une possibilité ».

Quelle serait la meilleure option stratégique pour un repreneur ?

« C’est très compliqué de répondre, je ne peux pas prendre les chaussures d’un confrère. Très sincèrement, cela dépend du profil du repreneur. Si un repreneur veut faire la meilleure opération financière possible, son intérêt sera très surement d’attendre. S’il veut le reprendre en Ligue 1, il a tout intérêt à le reprendre le plus tôt possible. Se positionner maintenant peut être judicieux afin de garder le club en Ligue 1. Si on est face à un repreneur qui veut absolument faire une opération financière, il va attendre d’avancer dans la procédure pour reprendre le moins de dettes possibles, écraser le plus de dettes, et reprendre le club dans ces conditions. C’est un pari risqué malgré tout car si on le reprend trop tard, on risque de le reprendre dans des divisions inférieures. Tout va se jouer dans les prochaines semaines en fonction du timing. Je ne connais pas le montant de la dette, même si on parle de 100M€ et d’une dette de Fortress autour de 40M€. Je ne suis pas devin mais il y a de fortes chances que si un accord n’est pas rapidement trouvé – et je pense que c’est pour ça que Bordeaux a officialisé la procédure – avec les créanciers, je pense qu’on passera à un redressement pour que le club soit protégé, et pour permettre justement un plan de reprise. Le repreneur bénéficierait dans ce cas du gel des poursuites des créances antérieures, ainsi que de la mise en place d’un plan imposé par le tribunal qui permet d’apurer la dette sur une période plus longue […] Il faut que ça se fasse vite, on est dans un calendrier vraiment spécial. C’est aussi là l’inquiétude de Bordeaux, de ne pas avoir d’actifs à faire-valoir sur la période de trading de joueurs, qui fait qu’on ne peut pas espérer en l’état de rentrer l’argent suffisant par rapport aux dettes qu’on va devoir supporter. Il faut que ça aille relativement vite, et pas n’importe comment. Cela dépendra des personnes qu’on a en face. Ils vont devoir prendre des décisions rapidement, et en fonction des dettes et de l’exigibilité des dettes, ils n’auront peut-être pas le choix de rentrer sous une procédure collective, sous l’égide du tribunal avec des organes de procédures qui sont nommés pour les accompagner soit dans le redressement, soit dans la reprise ».

Quid de Frédéric Longuépée ?

« On ne peut pas dévoiler le rôle du mandataire. Son rôle n’est pas d’administrer la société, le club. Pas en l’état et pas dans cette procédure. Le mandataire est une sorte de médiateur qui intervient pour négocier avec les créanciers. Il ne reprend pas la gestion du club. La gestion du club peut être assistée voire remplacée seulement dans le cadre des procédures collectives, type redressement judiciaire, ou liquidation. En l’état, la direction a toujours le pouvoir de direction et de décision. D’ailleurs, les dirigeants peuvent arrêter ce mandat ad hoc à n’importe quel moment s’ils estiment que ça ne fonctionne pas, pour partir vers une autre solution ».

 

« L’intérêt pour le mandataire est de sauver le club et de trouver la meilleure solution possible pour qu’un arrangement puisse être trouvé avec les créanciers, afin de payer ses dettes. Si le mandat ad hoc ne fonctionne pas, on ira vers d’autres types de procédures plus encadrantes, pour aider le club ».