InterviewG4E. Charles Itandje : “Bordeaux n’est pas du tout à sa place. Je me rappelle du stade Chaban Delmas plein, on sentait une vraie ferveur, les Ultras étaient derrière les buts”

Photo : Olivier Andrivon / Icon Sport

Pour le retour du RC Lens en Ligue 1, nous souhaitions un joueur qui est identifié Sang et Or. C’est ainsi que notre choix s’est porté sur Charles Itandje, gardien international camerounais, ayant terminé sa carrière de joueur professionnel, et étant aujourd’hui entraîneur-adjoint de l’équipe de Versailles, lui qui est d’ailleurs titulaire d’un BEF UEFA A. Celui qui aurait pu signer aux Girondins de Bordeaux il y a quelques années, qui a croisé bon nombre de bordelais notamment dans le Pas-de-Calais, a un avis bien tranché et réfléchi sur tous les sujets. Il intervient notamment chez notre partenaire 100% Ligue 1 régulièrement. Vous allez découvrir une belle personnalité comme nous le pressentions avant notre entretien, et quelqu’un qui a une grande connaissance du football. Interview. 

 

Durant 6 ans, vous avez évolué au RC Lens. Vous avez donc joué à de nombreuses reprises face aux Girondins de Bordeaux. Est-ce qu’affronter les Girondins avait une saveur particulière ? Est-ce que le club était considéré comme un cador du championnat ?

Ce qui est certain c’est que les Girondins de Bordeaux, ce n’est pas un club à présenter parce qu’effectivement, c’est un club qui a une grosse histoire au niveau de notre football national. A l’époque où nous jouions contre eux, nous étions concurrents car nous nous battions pour les mêmes places européennes. Cela représentait une sorte de derby, on avait à peu près les mêmes forces et faiblesses. C’était un combat loyal mais très passionnant.

 

Lors du match Lens-Bordeaux en 2003, le score final est de 3-3, avec notamment un doublé de Pauleta pour Bordeaux. Vous avez d’ailleurs déclaré qu’il avait un véritable QI d’attaquant. En tant que gardien, qu’est-ce que ça fait de se retrouver face à un attaquant tel que lui ?

Ce n’est pas compliqué : j’ai connu très peu d’attaquants aussi intelligents et adroits que lui. Il n’avait peut-être pas les qualités de certains joueurs mais il avait un QI d’attaquant. Il arrivait à voir, à sentir le football mieux que n’importe qui. Ça a toujours été un gros combat face à lui car il est ma conception du bon joueur, du très bon attaquant. C’est vraiment ce que proposait Pauleta en termes de diversité : pied droit, pied gauche, il n’était pas très grand mais il récupérait tous les ballons de la tête. C’était un renard et il savait aussi frapper à 20 mètres. Avec son côté instinctif de son jeu, il me faisait penser à Jean-Pierre Papin.

 

En 2005 est arrivé dans votre équipe un jeune brésilien qui par la suite a fait les beaux jours des Girondins de Bordeaux (9 saisons), c’est Jussiê. Quels souvenirs avez-vous de lui à son arrivée et quel regard portez-vous sur ce qu’il a réalisé à Bordeaux ?

Alala… Juss, Juss, Juss (rires). Quand il est arrivé à Lens, la première chose qu’il a dit c’est « quão frio, quão frio ». Si je me souviens bien, il arrivait de Cruzeiro, du Brésil, et il débarque dans le Nord de la France, chez nous. On le voit à l’entraînement, l’avant-veille du match, et on a vu que l’on avait une approche assez différente de l’entraînement, ce dont j’ai pu me rendre compte aussi personnellement en allant à l’étranger. Il faisait surtout très attention à ce qu’il faisait pour ne pas se blesser. Il était surtout dans la répétition du geste, c’était sa conception du football. On s’est posé quelques questions. Par contre, au match le samedi de la semaine où il arrive, on jouait en 4-2-3-1 et il était en 10. Mais attention, qu’est-ce qu’il a mis comme bouillon ! A l’époque où il arrivait à Lens, il ne parlait pas français et Hilton faisait la traduction. Puis il s’est mis le rôle de magicien, notamment dans le car. J’ai beaucoup de souvenirs avec Jussiê, c’est un peu confus, là, mais à ma grande surprise, c’est un joueur que j’ai vraiment regretté quand il est parti parce qu’il avait vraiment des qualités incroyables. Et je pense qu’avec lui, on aurait pu aller jusqu’au bout du championnat.

 

 

Vous avez également joué avec d’autres anciens bordelais, notamment Alou Diarra. Il a connu une grande carrière et a été capitaine des Girondins lors du titre de 2009. Il est aujourd’hui adjoint du RC Lens et veut devenir entraîneur. Est-ce qu’on ressentait déjà à son jeune âge son âme de leader ?

Oui, bien sûr. Alou, c’est surtout l’autorité silencieuse. Alou, ce n’est peut-être pas le plus bavard dans le vestiaire mais par contre quand il dit quelque chose, il avait cette forme d’autorité calme et sereine qui fusait et qui montrait quelques prémices de son futur rôle d’entraîneur. Aujourd’hui, je ne suis pas du tout étonné de le voir à ce poste-là. Il aime le foot et il a sa propre conception du foot. C’est un gagneur. C’est complètement normal qu’il occupe ce rôle-là actuellement.

 

Un autre joueur qui a évolué dans les 2 clubs, c’est Tony Vairelles. Aujourd’hui Tony Vairelles souhaite apporter au foot amateur en créant une série, sorte de télé réalité, afin de redonner une seconde chance aux joueurs qui n’ont pas pu accéder au circuit professionnel. Quel est votre avis sur ce projet ?

Je trouve que c’est quelque chose de très bon. Je suis actuellement dans le monde amateur pour passer mes diplômes et c’est vrai que je me rends compte qu’il y a pas mal de pépites. Ce sont des joueurs qui n’ont pas eu la chance dans l’équipe première des centres de formation qu’ils ont occupés en étant plus jeunes, mais ils ont quand même de la qualité. Au-delà de ce projet, je pense que c’est important de donner une deuxième chance aux joueurs qui n’y sont pas arrivés. C’est leur donner aussi une exposition, car on ne sait jamais aujourd’hui. Tu peux avoir un joueur de R1 qui a une exposition grâce à ça et demain, ça peut lui ouvrir les portes d’un club de National. Je trouve que l’initiative est très intelligente. Il n’y a pas que chez les professionnels que l’on est passionné de foot, donc je trouve ce projet très bien, franchement.

 

Vous avez été notamment coaché par Francis Gillot, qui a également été entraîneur des Girondins de Bordeaux. Nous l’avons eu en interview également, il y a quelques semaines.  Ce qui est étonnant avec Francis Gillot, c’est qu’il a une mauvaise image dans la presse alors que son entourage nous dit que c’est un bon vivant, quelqu’un de très sympathique. Que pouvez-vous nous dire sur lui ?

C’est marrant que vous me disiez ça car ce n’est pas la première fois que j’entends ça. Francis, quand il est arrivé avec nous, il était jeune entraîneur et on a tout de suite adhéré à son projet. Le problème est qu’il y avait des tensions en interne qui a fait qu’il n’a pas eu suffisamment de temps pour rester avec nous, ce qui est dommage. On a compris que c’était un mec qui avait compris le football, qui aimait ça, qui aimait ses joueurs. Très honnêtement, je suis déçu que l’on n’ait pas eu l’opportunité d’avoir un club plus stable au regard de cet entraîneur pour faire mieux avec ce que l’on avait. Ça, ce n’est que mon avis personnel. Il donne une apparence de quelqu’un de froid, mais qu’est-ce que ça veut dire « être froid » ?! La presse donne l’image qu’elle veut bien vous donner. Après, ne pas s’ouvrir plus et répondre juste « bonjour » à quelqu’un qui vous a dit « bonjour » et ne pas dire « comment tu vas ? » fait de toi la personne la plus froide et hautaine qui existe. Mais c’est comme ça. Le truc, c’est que Francis ne joue pas le jeu de la presse. Il est là pour parler football et uniquement football. Ce qui l’intéresse, c’est d’abord ce qu’il se passe avec son staff et ses joueurs. Le problème est qu’aujourd’hui, dans ce milieu-là, ça ne suffit pas. On a quand même des personnes qui arrivent à garder ces valeurs-là et moi, ça ne me pose pas du tout de problème, bien au contraire. Le foot, c’est d’abord un sport avant d’être un sujet de média.

 

(photo by Renard Eric / Onze / Icon Sport)

 

Alors que vous étiez à Liverpool, une rumeur a couru selon laquelle vous étiez en contact avec Bordeaux pour rejoindre le club car vous étiez en quête de temps de jeu. Est-ce que ces contacts étaient réels ? Si oui, pourquoi ça ne s’est pas fait ?

Oui, c’est vrai. C’était à l’époque où Ricardo était à Bordeaux. Mais ça ne s’est pas concrétisé car Liverpool a longtemps demandé beaucoup d’argent pour le transfert. Le seul pays où j’avais marché c’était en France car c’était là où j’avais joué autant de matchs dans les 5 championnats majeurs. Ça ne s’est pas fait… Il y avait d’autres clubs mais Bordeaux en faisait partie oui. Ça aurait été avec grand bonheur que j’aurais rejoint ce club car ça correspondait un peu avec ce que j’avais à Lens. Jouer à Bordeaux m’aurait plu, oui. Il faut savoir que je vais à Liverpool non pas parce que je l’ai voulu, mais parce que je dois y aller. En étant là-bas, j’ai eu la chance de côtoyer des joueurs de très haut standing. Revenir en France avec cette expérience-là, j’aurais joué avec un football différent, plus mature. C’est ce que j’avais à apporter à cette époque-là, mais malheureusement, ça ne s’est pas fait, à mon grand regret.

 

Est-ce que l’image des Girondins de Bordeaux est écornée depuis quelques années avec les mauvais résultats de ces dernières années d’après vous ?

Forcément… Je ne parlerais pas de politique sportive ou autre, mais c’est vrai qu’aujourd’hui, Bordeaux n’est pas du tout à sa place. Je me rappelle du stade Chaban Delmas plein, on sentait une vraie ferveur, les Ultras étaient derrière les buts. Ce stade avait un côté historique. Aujourd’hui, c’est le rugby qui se joue là-bas et le Matmut Atlantique n’est jamais plein. Entrer dans cette nouvelle ère de trading, ok, mais il faut un projet. Je pense aujourd’hui que le stade doit coûter beaucoup plus d’argent qu’il n’en génère. C’est une des problématiques à laquelle le club est confronté. Il est important aussi de faire revenir les anciens car ils inculquent et incarnent l’âme d’un club. Je trouve que c’est important. Maintenant, je pense que les Girondins de Bordeaux doivent davantage jouer des coupes d’Europe, pour moi, c’est beaucoup trop peu, je suis désolé. Je vois Rennes qui travaille bien et qui dépense peut-être un peu moins d’argent mais qui arrive à bien travailler en recrutement les bons joueurs. Stratégiquement, dans l’organigramme, ils ont réussi à trouver des personnes compétentes à des postes clés. C’est toute une organisation qu’il faut revoir aux Girondins de Bordeaux pour que le club retrouve son lustre d’antan.

 

Le club a été racheté par des investisseurs américains depuis deux ans maintenant et le projet du club est peu lisible, il stagne. Que pensez-vous de ce type d’investissement étranger ? Est-il adapté au championnat français et à sa culture d’après vous ?

C’est compliqué comme question. Là, je n’ai qu’un seul nom qui me vient quand je pense à ce qui marche, c’est Jean-Michel Aulas. Aujourd’hui, je pense qu’on n’a jamais eu un président aussi bon et intelligent. Il est dévoué à son club, il est compétent aussi parce qu’il maîtrise 80-85% de la vie de son club. Est-ce que des clubs comme Bordeaux sont armés à le faire ? Justement, non parce qu’au-dessus, c’est trop business et ça ne connaît pas le foot. Aulas arrive à faire les deux et à des postes clés il a réussi à construire un organigramme avec des personnes issues du terroir pour réussir à maîtriser tout ça. C’est une organisation générale qu’il faut revoir, j’en suis fermement convaincu.

 

 

Vous avez joué dans des clubs où les supporters avaient une place importante dans la vie du club, que ce soit à Lens ou Liverpool. A Bordeaux, les supporters, dont les Ultramarines, réclament depuis des mois la démission de la direction qui ne respecte pas les valeurs du club selon eux. Est-ce que vous pensez que les supporters peuvent influencer autant la vie des clubs ? Est-ce qu’ils devraient être mieux entendus ?

Je pense qu’ils sont suffisamment entendus. Après, c’est toujours compliqué d’avoir plusieurs voix et de laisser le pouvoir aux supporters. Je pars du principe que ce problème se pose parce que la direction n’est pas bonne. Je vais me mouiller car il y a une réalité à un moment donné. On juge par les faits comme nous les joueurs on nous juge sur le terrain. Aujourd’hui, la direction ne donne pas de direction et les Ultras se sentent lésés, humiliés. Il faut savoir que ce sont des personnes vraiment vouées à leur club. Oui, ils ont leur mot à dire. Et je persiste en disant que si la direction faisait beaucoup mieux son boulot, les Ultras auraient des revendications mais pas au point de reprendre le contrôle du club. Je ne sais pas si vous comprenez leur message mais il y a le feu au lac !

 

Revenons au terrain. Les Girondins se déplacent à Lens samedi soir. C’est le grand retour de Lens en Ligue 1, de nombreux amoureux du foot attendaient ça avec impatience. Comment avez-vous vécu cette montée et que pensez-vous de cette équipe lensoise ?

Je donnerais un avis plus objectif en disant que Lens s’est battu pour revenir en Ligue 1. C’est une bonne chose que le club soit revenu à ce niveau de compétition car les supporters le méritent. Il y a eu également quelques vagues ces dernières années mais on attendait tous ça et on se doutait bien de toute façon que Lens ne tarderait pas à remonter en première division. Il y a un projet solide et on a réussi malgré tout… je dis « on » comme si j’étais encore là-bas (rires)… Le club a réussi à garder des joueurs qui étaient là la saison dernière et en a fait venir 3 ou 4 à des postes clés, qui jouent, ou ne jouent pas pour le moment, mais qui a un moment donné intégreront le 11 de départ. Il y a une forme de continuité et le message est clair : d’abord se stabiliser en première division. Et comme l’appétit vient en mangeant, on verra bien le reste après.

 

Bordeaux a vécu un remaniement à la tête de son équipe avec l’arrivée de Jean-Louis Gasset, mais son effectif n’a quasiment pas changé. Que pensez-vous de cette équipe bordelaise ? Avec Gasset, est-ce qu’elle peut prétendre à faire une meilleure saison que les précédentes ?

Quel que soit l’entraîneur et au-delà de l’animation qu’il mettra au service de son équipe, c’est surtout les joueurs qui font l’équipe. Aujourd’hui, on a des joueurs qui décident d’écouter ce que les coachs leur demandent mais attention, maintenant je dis ça car je suis passé de l’autre côté. Et les coachs font pas mal d’analyses, de travail et que si on demande à un joueur de faire ci ou ça, c’est pour l’intérêt collectif. Les joueurs doivent se mettre au service de leur entraîneur et savoir où ils jouent et ce qu’ils représentent. C’est important l’institution. Les Girondins de Bordeaux restent quand même un club à part dans notre championnat. Maintenant, on n’en a pas vu assez, on pourra juger dans 3-4 mois parce qu’il est arrivé tard, avec Paulo Sousa qui est parti très tard aussi.

 

Y-a-t-il des joueurs bordelais que vous appréciez particulièrement ?

Je vous mentirais si je ne vous parlais pas de Benoit Costil. Pour moi, c’est du très bon. Il a énormément progressé depuis ses débuts à Caen. Il a fait Caen, Sedan, Rennes et Bordeaux. Je le trouve très serein et cohérent dans ce qu’il dit quand il parle à la presse. Il n’est jamais là pour se mettre en avant, il a beaucoup d’humilité et pense toujours dans l’intérêt collectif. Au-delà du fait d’être un très bon gardien, il a l’air d’être très intelligent.

 

 

En parlant de Benoit Costil, à l’arrive de Jean-Louis Gasset, il a perdu son brassard de capitaine au profit de Laurent Koscielny car Gasset préfère avoir son capitaine dans le champ pour mieux communiquer avec l’équipe. Est-ce que vous comprenez cette décision ? Et est-ce que d’après vous, un gardien peut endosser ce rôle de capitaine ?

Tout dépend ce qui a été communiqué avec Benoit Costil. Est-ce que Jean-Louis Gasset lui en a parlé en amont ? Est-ce qu’il lui a dit les raisons pour lesquelles il a décidé de lui retirer le brassard ? On a vu avec Steve Mandanda que ça avait été une tragédie, il l’avait très mal vécu. Quand on est gardien et qu’on te donne le brassard, ce n’est pas quelque chose que l’on demande forcément, on lui donne et que du jour au lendemain on lui retire… On aura beau dire que ça ne fait pas mal au cœur mais effectivement, tu prends quand même un sacré coup de pied dans la tête. Est-ce que c’est mieux ? Je n’en suis pas persuadé. Ce sont des discussions que le coach doit avoir avec son joueur. Jean-Louis Gasset doit avoir ses raisons, mais j’ai aussi entendu dire que Costil voulait partir pour revenir en Bretagne. Donc c’est très compliqué et c’est facile de donner un jugement lorsque nous ne sommes pas au courant de tout donc c’est pour ça que je fais attention à ce que je dis.

 

Comment voyez-vous ce match Lens-Bordeaux ? Un pronostic ?

1-0 pour Lens (rires) et je n’ai dit que 1-0 donc ça va ! Je pense que ça sera un match pas très ouvert pour être honnête. Il se terminera sur la plus petite des marges ou il n’y aura pas plus d’un but d’écart, ça, j’en suis convaincu.

 

Merci Charles !

Photo Icon Sport